Du théâtre au journal, les chemins de traverse abondent. Très entiché d'art et de bibelot, fureteur endiablé, Henri Rochefort se risque dans les sentiers de la critique, butine dans les expositions, les ventes, «brocante» un peu, lui-même, en amateur, et, comme il est curieux de son naturel, s'initie à un tas de dessous qui lui fournissent la matière d'une amusante brochure: les Petits Mystères de l'Hôtel des Ventes. C'est un recueil d'alertes articles sur un milieu pittoresque, qui, aujourd'hui encore, gardent la saveur de piquants tableaux de moeurs, vus par un oeil aigu. L'oeuvrette ne passe pas inaperçue. Ou la reconnaît fort spirituelle, vivante; elle a donc les deux qualités premières que requiert la chronique, dont commence la vogue. Désormais l'auteur sera chroniqueur. Sa signature, vite connue, voisinera au Nain Jaune, au Figaro, à l'Événement, avec celles d'Aurélien Scholl, de Jules Noriac, de Pierre Véron, d'Albert Wolff, de tous les «millionnaires de l'esprit».

Henri Rochefort à dix-huit ans.
(Dessin de Maria Rohl, élève de
Léon Cogniet, daté de 1849 et
conservé à la Bibliothèque royale
de Stockholm.--Fac-similé
communiqué par le comte F.-U.
Wrangel.)

Je viens de feuilleter les Français de la décadence, un recueil de ses «courriers de Paris», fantaisies éphémères sur la vie boulevardière, le monde, ses manies, ses caprices, le théâtre, ses étoiles, ses coulisses... On les relit sans ennui. Et déjà l'on voit poindre, à travers ces feuillets jaunis, le polémiste bientôt si redoutable. On lui reproche, par les voies administratives, de «friser la politique». Il a une façon de s'en excuser qui ne fait qu'aggraver son cas. Que d'irrévérence!--et quelle habileté dans le sous-entendu! quel art des rapprochements désobligeants pour les grands à qui il en a! Non seulement il ose exalter Victor Hugo--en 1865!--mais il ne peut se retenir de le faire au détriment des «glorieux vaudevilles» de M. de Saint-Rémy, qui n'est autre, nul n'en ignore, que M. de Morny lui-même.

Un moment vient où cette guerre aux fléchettes exaspère le pouvoir. On lui fait défense, selon l'un de ses mots les plus drôles, «de parler de M. Pinard--le ministre de l'Intérieur du moment, qui avait bien quelques centimètres de moins que M. Thiers, le plus petit des grands hommes--sinon pour vanter sa haute taille, et de nommer M. Rouher, si ce n'est pour exalter son désintéressement». Henri Rochefort doit abandonner le Figaro, où il ironise et raille ainsi, mais que sa collaboration compromet et menace de ruiner.

Alors naît la Lanterne, qui allait porter à l'Empire des coups plus cinglants encore, tout en assurant la fortune politique de son rédacteur. Fortune étrange, à la vérité, et bien faite pour éblouir et griser celui-là même qu'elle favorisait. Se voir saluer comme l'un des «artisans de la chute de l'Empire» parce qu'on a révélé au monde dans une formule au surplus bien amusante: «Il y a en France 36 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement», où encore que Barye, chargé de modeler une statue équestre de Napoléon III «est le plus célèbre de nos sculpteurs d'animaux», il y a là de quoi ouvrir à un écrivain, pour peu qu'il ait le sens critique un tantinet émoussé, un champ d'illusions sans limites. Hélas! de trois cruelles occasions de déchanter se préparent.

Henri Rochefort à
l'époque de la Lanterne.

Toujours est-il qu'une réalité est là: la vogue de la Lanterne grandit à mesure que s'accroît l'irritation du pouvoir. C'est pour Henri Rochefort la grande popularité, que ne font qu'aviver les persécutions. Viennent les procès retentissants, l'exil, et c'est l'élection triomphale au Corps législatif, le rôle politique de premier plan, la prison, que rouvre seulement la révolution du 4 septembre.

Par malheur, Henri Rochefort manquait de telles des qualités indispensables au tribun. Il n'était point l'homme des foules et ne leur rendait que platoniquement, à distance, l'idolâtrie dont elles l'accablaient. On le vit bien aux obsèques de Victor Noir, où, maître de diriger à son gré le courant populaire, dressé sur le pavois, exalté sur de robustes épaules, il fut pris de vertige et s'évanouit... Non, certes, qu'il ne fût brave: il avait eu des duels retentissants. Mais il ne suffit pas toujours de gourmander, comme Henri IV, la «vieille carcasse» pour la galvaniser.