A la chute du régime impérial, la vogue populaire qu'avait reconquise le polémiste, un moment moins choyé, après sa défaillance, le portait à l'Hôtel de Ville. Membre du gouvernement de la Défense nationale, il allait de nouveau s'inquiéter, et mollir à l'heure de l'action. Il démissionna vite.

On a rappelé plus haut jusqu'où l'entraîna sa participation à la Commune: ce fut la déportation à la Nouvelle-Calédonie, à laquelle mit fin une évasion périlleuse et retentissante.

Rentré en France à l'amnistie de 1880, il allait de nouveau connaître les amertumes de l'exil à la suite de l'équipée boulangiste, qu'il avait soutenue avec un entrain endiablé, une verve prodigieuse. Une fois de plus il se trouvait avec les vaincus. Il n'attendit pas sa condamnation par la Haute Cour pour gagner Bruxelles puis Londres, et vivre là dans l'espérance d'une autre amnistie. Elle le rappela en 1895.

«L'Affaire» le retrouve dans l'opposition: car, quel que soit le parti triomphant, il sera de l'opinion adverse. C'est un besoin de nature, un instinct impérieux, plus fort que tous les principes, que tous les dogmes. Il devait y demeurer soumis jusqu'à la dernière heure.

L'excessive véhémence de ton à laquelle graduellement il était arrivé, après avoir si adroitement manié le sous-entendu, enlevait, en ces dernières années, quelque portée à ses anathèmes. Mais la forme de ses articles demeurait si amusante, que ceux-là mêmes qu'il déchirait à dents féroces ne devaient guère lui on garder rancune. M. Constans du moins, qui fut peut-être, de tous ses adversaires, celui contre lequel il s'acharna le plus longuement et le plus rageusement--le plus vainement aussi--souriait avec bonhomie, quant à lui, de ces excès. Le fin matois avait des raisons excellentes de ne pas croire à la portée de ces philippiques.

Ce croquemitaine à l'étrange teint de bile, au provocant toupet d'argent, avait d'ailleurs des côtés chevaleresques parfois assez touchants et on l'a vu maintes fois défendre un confrère en butte aux coups du sort avec la même âpreté farouche qu'il déployait à trancher un adversaire.

Entre les différentes images que nous reproduisons de cette figure singulière et attachante, depuis le curieux crayon du «comte de Rochefort» à dix-huit ans, que nous communique le comte Wrangel, l'érudit écrivain, jusqu'au nerveux pastel de Marcel Baschet, étude pour l'admirable et expressif portrait que l'on connaît, en passant par cette photographie qui le montre sous l'allure cavalière de l'agitateur populaire, il est un de ses aspects qui manque: c'est le Rochefort penché, à quelque exposition précédant une grande vente, rue de Sèze, à l'hôtel Drouot, vers un tableau, une gravure, et, le binocle à la main, analysant, scrutant la peinture, puis redressant sa haute taille, demeurée droite jusqu'en la quatre-vingt-deuxième année, pour proclamer un arrêt péremptoire. Il n'est pas très certain que son esthétique fût mieux assise et plus infaillible que son jugement politique, mais du moins adorait-il la peinture, la sculpture, les oeuvres d'art, comme il affectionnait les lettres. Et il lui sera beaucoup pardonné en faveur de ces deux passions, comme de sa bonté d'âme et de son désintéressement.
Gustave Babin.

Ici s'intercale un portrait hors texte en couleurs: HENRI ROCHEFORT, par Marcel Baschet.

Carte schématique de la situation militaire dans les Balkans.