III.--Le troisième alpiniste C grimpe à son tour le
long de la corde, aidé par son camarade B qui lui
prête main-forte.
Écosse, ou les falaises du Cumberland; sur les flancs abrupts de ces aiguilles, d'une altitude modeste mais qui exigent des prodiges de force et de souplesse, les débutants se familiarisent avec la technique savante des «rochassiers»; cette «école de grimpeurs» a ses adeptes et ses fervents. Les membres du Club allemand-autrichien s'attaquent aux pics vertigineux des Dolomites où se rencontrent les plus périlleux passages des grands sommets alpestres. Les Suisses ont à Schaffhouse un «jardin d'escalade», la Frendenthal, et l'on sait la faveur dont le Salève jouit auprès des étudiants genevois.

En France, rien de pareil. Le touriste se lance à l'assaut des montagnes savoyardes ou dauphinoises sans avoir été préparé aux fatigues spéciales qui le guettent. S'il peut étudier l'emploi du piolet et des crampons en parcourant des glaciers aisément accessibles, en franchissant des cols faciles, il reste ignorant de l'art de grimper, art complexe et périlleux s'il en fut.

Pourtant, il existe, au-dessus de Chamonix, entre le Brévent, belvédère illustre, et la chaîne des «Bouges», aux pierres friables, une crête presque ignorée, déchiquetée comme une scie inégale et dont les dents sont de véritables aiguilles. On y distingue surtout le Clocher et les trois Clochetons de Plan-Praz, pitons aigus aux parois rapides et qui semblent lisses. Depuis quelque temps, les friands de «varappe» leur rendent visite. Les guides Joseph Ravanel et Joseph Demarchi leur ont montré le chemin. De l'hôtellerie de Plan-Praz, on gagne, en une heure, par le sentier du col du Brévent et des pentes d'herbe très inclinées, une dépression à gauche du Clocher. On grimpe alors directement la face du Clocher jusqu'à mi-hauteur puis on tourne à droite pour atteindre une étroite fissure (visible de Plan-Praz) et l'on s'élève, à l'aide d'un genou coincé dans cette fissure, jusqu'au sommet. Pour descendre, on se laisse glisser le long de la corde dans une cheminée assez large qui aboutit près du point de départ. De là, par des rocs éboulés, on atteint un champ, souvent couvert de neige, et l'on se trouve en face des trois clochetons que représentent nos photographies.

IV.--Les deux alpinistes B et C s'étant rejoints
sur la plate-forme gagnent l'un après l'autre le
sommet.

L'ascension du deuxième clocheton est seule difficile. Elle serait sans doute impossible si un alpiniste--que nous désignons dans nos légendes par la lettre A--après être monté sur le clocheton de gauche (d'accès aisé), ne lançait une corde par-dessus une aspérité du piton central. Cette aspérité est à 7 ou 8 mètres du sommet. Les autres alpinistes B et C, en contournant le piton de droite, atteignent une brèche entre celui-ci et le clocheton central. De là, l'un d'eux B se penche, saisit la corde pendante, s'y attache et commence l'escalade d'une plaque sans prises contre laquelle le corps se maintient par un miracle d'équilibre. La difficulté de cette escalade se double du fait que la corde maintenue, au lieu de l'aider, contrarie l'effort du grimpeur qui, souvent, reste agrippé par le bout des doigts. Au-dessus de la plaque se trouve une vire horizontale d'où le second alpiniste B peut hisser le troisième C. Lorsqu'ils sont réunis, ils se détachent, et le premier alpiniste A, toujours perché sur son pic, retire la corde à lui pour la relancer de nouveau, mais, cette fois, par-dessus le sommet du clocheton du milieu.

V.--Par la double corde maintenue à
chacun des sommets par les deux
grimpeurs A et C, l'alpiniste B fait,
dans le vide, la traversée, laissant
son camarade C redescendre par le
chemin de la montée.

La même manoeuvre se renouvelle alors et l'ascension se continue par l'arête de droite de ce clocheton.

C'est au sommet que commence l'acrobatie. Il s'agit de passer du clocheton central sur le clocheton de gauche. Pour ce faire, on double la corde, on l'enroule autour du piton central et, tandis que le premier alpiniste A tire sur la double extrémité et que le troisième C maintient la boucle accrochée, le second B accomplit une impressionnante traversée dans le vide. Il se suspend d'abord par les mains à la corde et passe une jambe au-dessus d'elle. Ensuite, il avance par un mouvement de reptation en déplaçant lentement les mains. Dès qu'il atteint le sommet de gauche, il aide A à rendre la corde à leur compagnon C qui redescend, lui, par le chemin de la montée.