Peu de bruit; peu de monde; de petites toiles que l'oeil embrasse vite: c'est bien l'atmosphère et le cadre d'intimité qui conviennent à d'honnêtes gens dont la destinée fut d'ignorer la gloire et, simplement, de travailler très bien dans le silence...
*
* *
Ce qu'il faut voir, cette semaine, après les «Petits Maîtres»? Ne cherchez pas. C'est tout trouvé. Il faut voir la Fête nationale.
Je sais qu'une immense foule de Parisiens blasés s'enfuient de Paris, le 14 juillet. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que le spectacle de cette journée a cessé d'être intéressant pour eux? Qu'ils se sauvent donc; mais qu'ils n'aillent point conseiller aux étrangers de les suivre! Ce serait mai. Il faut avoir vu, ne fût-ce qu'une fois, le peuple de Paris célébrer son Quatorze Juillet.
Je suis sûr qu'il le célébrera, cette année, avec une joie particulière, et que depuis longtemps on ne l'aura vu se précipiter avec un si joli enthousiasme à la revue de Longchamp!
Est-ce à dire que ce spectacle doive apporter aux Parisiens quelque supplément de plaisir? une surprise quelconque? Non. Mais pour toutes sortes de raisons (que nos coeurs connaissent et qu'il est inutile de redire ici) l'heure est propice aux beaux spectacles militaires.
On courra donc à Longchamp, et deux tableaux, également émouvants et pittoresques, s'y mêleront sous nos yeux; celui de l'armée qu'on acclamera; et celui de la foule qui acclamera l'armée... Les «cocardiers» vont vivre là d'heureuses minutes, et je crois que les étrangers qui les auront suivis au bois de Boulogne ne s'y ennuieront pas, comme on dit.
Mais qu'après la fête militaire du matin ces amateurs de pittoresque parisien n'aillent point manquer la fête populaire du soir! Cette fête est partout, et principalement dansées parties les plus populeuses et les moins élégantes de la ville; aux boulevards extérieurs et dans ce qu'on appelle les faubourgs. Nul protocole ne la règle; aucun programme n'en a fixé les amusements. C'est une sorte de kermesse improvisée dans le vacarme des orchestres de carrefours et parmi la joie d'illuminations où la guirlande électrique, le réverbère municipal et le lampion de marchand de vin combinent leurs effets pittoresques.
Chose curieuse: la gaieté de cette fête nocturne du Quatorze Juillet est très différente de celle dont le Carnaval, par exemple, nous donne le spectacle. La nécessité de s'entasser là où passeront les cortèges, la liberté du déguisement, la liberté--odieuse!--du confetti semblent exciter à un peu de brutalité les foules de Carnaval. On se bouscule, on s'écrase; sous le déguisement, la plaisanterie devient vite plus grossière, parce qu'elle est anonyme; et sous l'averse cinglante des petites rondelles de papier multicolores, que d'hommes paisibles se sentent devenir enragés!
Le Paris du Quatorze Juillet a une tout autre physionomie. Il nous donne l'amusante vision d'une multitude de fêtes de familles, éparses dans les rues... Chaque quartier s'amuse chez soi, et personne ne gêne personne. C'est comme un immense concert de joie bruyante, mais honnête, et à la protection de laquelle semble paternellement concourir l'autorité publique. On dirait--et cela est touchant--que durant toute cette soirée du Quatorze Juillet le droit de s'amuser est, aux yeux de la police elle-même, un droit très sérieux et qu'il convient que chacun respecte.