--Mais comment les oublier? La patrie est une idée, madame. Oublier l'idée, c'est perdre l'esprit.

Je regarde la jeune fille aux grands yeux noirs. Les traits ne sont pas beaux, mais le coeur et l'esprit les illuminent. L'expression est celle du grand amour, celui qu'on a pour sa patrie, pour sa race.

Après la retraite des Bulgares: un village macédonien.
--Phot. J. Leune.

--Quand les bandes grecques venaient lutter pour la conservation de notre nation, il fallait les cacher. Quelles ruses alors nous avons employées! Nous les habillions en femmes,--ou encore on les enfouissait dans des matelas! Les Turcs venaient, s'asseyaient sur l'antarte (franc-tireur) et il ne fallait pas que celui-ci se trahît... De temps en temps ces antartes nous apportaient des journaux grecs. Ah! vous ne savez pas ce qu'a été pour, nous, le journal grec! Un baiser de la patrie, à nous, ses enfants qui en pleurions la perte... Avec quels battements de coeur nous avons suivi la réorganisation de l'armée! Enfin la Grèce se fortifiait! Nous pouvions espérer! Et la délivrance est venue. Une seule ombre: que faisaient les Bulgares à Salonique, alors que les Grecs y étaient entrés en vainqueurs? Comme on craint le voleur pour le trésor trop chèrement payé, ainsi nous tremblions à la pensée que les Bulgares pouvaient nous enlever notre liberté. Nous les connaissions par les récits de nos frères de Macédoine. C'était massacre sur massacre des populations grecques, que vite ils remplaçaient par des mendiants bulgares, afin de pouvoir dire à l'Europe: «Regardez comme la Macédoine est bulgare!» Mais les pierres des églises volées aux communautés grecques parlent encore. Lisez les inscriptions, elles sont grecques. Fouillez la terre qui les entoure, on trouve des livres sacrés que les Bulgares ont eu peur de brûler. Et surtout... Ah! madame, si les champs de la Macédoine pouvaient parler!...»

... Cette jeune fille m'a donné un choc. Comme ils en savent plus que nous, ces gens!...

Les Grecs attaquent Kilkiz (qu'on écrit aussi Kilkich), que les Bulgares défendent énergiquement. M. et Mme Jean Leune, toujours curieux de tout voir, et de près, vont jeter, d'une hauteur, un coup d'oeil à la bataille, en attendant qu'ils la suivent le lendemain. Mais ils regagnent, le soir, leurs quartiers à Baltza. Et voici maintenant le récit de notre correspondant:

AUDIENCE ROYALE

Jeudi, 3 juillet.

Nous rentrons à Baltza à la nuit tombante. Nous apercevons, sur la place du village, au milieu de ses officiers d'état-major, le roi Constantin, toujours nerveux, remuant, incapable de rester en place. Il est vêtu d'une tunique et d'une casquette blanches, d'une culotte kaki, les jambes serrées dans des bandes molletières. Les mains dans les poches, il va et vient, interroge l'un, rit et plaisante avec l'autre, très simple, sans garde, tout pareil à l'un de ceux qui l'entourent.