Mais, pour finir notre journée, nous voulons voir Kilkiz de près, et nous voici à notre tour escaladant les pentes en glacis, maintenant calmes, que dut franchir l'infanterie grecque sous les feux combinés de l'infanterie et de l'artillerie bulgares.
Nous atteignons les premières tranchées ennemies. Elles sont admirablement placées pour donner le champ de tir le plus parfait qui se puisse imaginer. Et elles sont aussi admirablement construites, selon toutes les règles de l'art militaire. La façon dont on leur a fait épouser le terrain est très intéressante. Elles se flanquent les unes les autres. Elles forment de véritables redoutes.
En avant de ces tranchées, le terrain est jonché de morts. Où que l'on regarde, on en voit étendus dans l'herbe sèche, tombés en des poses diverses, parce que, surpris par la mort dans leur course infernale. C'est effroyable. Cette hécatombe était fatale, en raison de la configuration du terrain en glacis sur plusieurs centaines de mètres en avant des tranchées.
Sur le remblai même des tranchées ou à leur intérieur, des cadavres encore, cadavres de soldats grecs et de soldats bulgares, tombés les uns sur les autres, la plupart horriblement percés de coups de baïonnette... Ici c'est un capitaine dont une lame bulgare, entrée sous le menton, a percé la tête de part en part... Là ce sont des soldats dont la poitrine fut rageusement percée quatre, cinq et dix fois.
KILKIZ EN FLAMMES
Nous avançons vers la ville, maintenant en flammes. L'une après l'autre, les maisons en bois vermoulu, desséché encore par la chaleur de ces derniers jours, prennent feu. Tout d'abord, on voit une petite fumée bleuâtre courir sur le toit de tuiles. Cela dure quelques instants, puis, brusquement, un craquement sinistre, le toit s'affaisse, une épaisse fumée brune jaillit, pailletée de débris de toutes sortes. Une gerbe d'étincelles, de grandes flammes. Le toit s'est effondré... Plus loin, c'est un pan de mur qui s'écroule sur la rue. Et le feu se communique de maison en maison. Telle qui ne brûle pas encore va s'enflammer toute, dans quelques instants, au contact de sa voisine à moitié consumée.
De tous côtés, des détonations. Des débris sifflent à nos oreilles. Ce sont des munitions ou des bombes qui éclatent, car Kilkiz était un nid à comitadjis, c'est-à-dire un arsenal toujours bien garni.
Les Bulgares diront: «Ce sont les Grecs qui ont incendié la ville.»--Voici ce qu'impartialement je dois dire, moi qui ai vu les choses de près.
Hier soir même, des environs de Baltza, nous avons vu à la jumelle des obus tomber sur la ville, et déjà quelques fumées d'incendie s'élever, vers le soir. Ce matin, dès 7 h. 1/2 (les choses ont pu commencer plus tôt, mais je ne veux dire que ce que j'ai vu), à mesure que de nouveaux obus tombaient sur la ville, d'autres incendies se produisaient. Vers 9 h. 1/2, les fumées se firent plus nombreuses et plus épaisses. Les soldats bulgares avaient déjà évacué la ville, qu'avait également quittée toute la population bulgare, ou peu s'en faut. Des paysans turcs restèrent les seuls maîtres de Kilkiz jusqu'à son occupation par les troupes grecques, vers 11 heures. Je tiens donc à certifier, en tant que témoin, que le feu avait déjà commencé en ville et avec une grande intensité, une heure et demie au moins avant l'entrée d'un seul soldat grec, et que, durant que nous étions dans la ville, l'après-midi, nous n'avons pas vu un seul soldat mettre le feu à une maison.
A Sarikeuy, que nous regagnons le soir, nous trouvons la 2e division et son état-major, dont nous serons les hôtes pour cette nuit. Demain, nous rejoindrons l'état-major général du roi.