Hier une occasion s'est offerte d'aller en camion automobile à Serès. Les Bulgares n'ont abandonné la ville qu'après l'avoir brûlée. Cent soixante des habitants ont été massacrés. Nous avons passé par Demir Hissar, délicieuse petite ville bâtie sur la colline, avec son pont couché sur les rochers, et ses cyprès au rêve turc. Des femmes, des enfants vont et viennent, des loques humaines, avec des figures de grande douleur et de grand désespoir. Un blessé se promène par les rues. Il a eu une aventure étrange. Avant de fuir, les Bulgares ont fait battre le tambour, ce qui, en tout pays, annonce aux habitants une communication importante. Ceux de Demir Hissar sortent donc en masse. Les soldats saisissent le métropolite, les prêtres, les notables, 150 hommes en tout, et les conduisent à l'école bulgare. Dans la cour, un immense trou, fraîchement creusé. On les fait asseoir autour. Les pauvres gens comprennent. Le grand trou va être leur tombe. Ils sont là qui le regardent, et ils sourient comme des martyrs. Ils vont partir pour commencer la grande vie, celle que le Temps n'achève pas. Ils verront de là-haut l'armée hellénique victorieuse prendre possession de la terre qu'ils ont défendue pendant leur courte vie terrestre, qu'ils ont conservée grecque. Et ce sera leur œuvre.

La baïonnette bulgare fonce et s'enfonce, dans une fureur de bête fauve. La chair frémit et se revêt de rouge. L'âme sourit et se revêt d'or. Un coup de baïonnette enlève la barbe du métropolite, avec le menton. Un autre fait voler les yeux qui tout à l'heure, vivants encore, contemplaient l'humanité. Un autre arrête la vie du cœur qui sentait déjà l'éternité. Des doigts, des bras, des pieds, sont arrachés, jetés pêle-mêle. Elle hache, la baïonnette bulgare! Et ce hachis humain, ces masses qui n'ont plus de forme, les Bulgares les regardent. Ils ricanent, ils se redressent... Comme ils sont braves, les soldats du roi Ferdinand, les «Japonais de l'Europe», les «Prussiens des Balkans»!...

Mais voici l'armée grecque!... Les cadavres restent, les assassins s'enfuient. Et le blessé raconte: «Après la première blessure, j'ai fait le mort. Quand ils sont partis, je me suis levé: les soldats grecs étaient là.»

Des femmes passent: «Je n'ai plus de fils, madame, mais les Grecs sont là... Notre petite ville devient grecque. Gloire à Dieu!» Et une autre: «Mon père de quatre-vingt-quinze ans est mort. Mais vous avez vu son cadavre: il souriait à la grande Grèce!»
Lette Leune.

Quatre des quarante-deux jeunes filles de
Demir Hissar outragées par les Bulgares.

--Phot. J. Leune.

Dans les ruines de Serès: ce qui était un marché.

Photographies René Puaux.