Sur une colline, 5 canons bulgares. Des cadavres les gardent... Et nous arrivons à Strumitza, petite ville étouffée dans la vallée. Le mufti (prêtre turc) vient à nous: «Ah! nos frères les Grecs! (Et ils disent cela à Jean, qui est Français; pas de Grecs là, donc ils ne flattent pas). Enfin, ils sont partis, les Bulgares! Combien nous avons souffert! Ils ont massacré deux cents d'entre nous, parce que nous refusions de parler bulgare. Ils ont pris aux Grecs leur église, à nous la mosquée. Il n'est pas resté femme ni jeune fille dans la ville qui n'ait été violée; celles qui voulaient résister ont été massacrées. Ah! comme les Grecs sont civilisés! Avec eux nous vivrons comme des frères.»
... A travers une nuit sans étoiles, notre auto nous ramène à Doïran.
RENCONTRE DE VAINCUS
Lundi, 14 juillet.
On annonce un convoi de prisonniers bulgares, butin vivant. Nous accourons.
Au loin, une très grande masse mouvante. Grise dans la poussière grise, elle se confond avec elle sans en acquérir la légèreté. On dirait qu'on pave la route, tellement la marche de ces hommes qui viennent vers nous martèle le sol. Deux haies brillantes, de forme mince et effilée: ce sont les baïonnettes grecques qui jouent, fins papillons d'argent, dans un soleil aux teintes chaudes du cuivre. Une pause. Les prisonniers bulgares, .1.400 à 2.000, sont assis, boivent de l'eau, mangent du pain. Les soldats grecs vont de l'un à l'autre, leur portant des cigarettes et leur sourire. Une expression de bête fauve erre sur les figures rousses des Bulgares. Leurs officiers me regardent brutalement. Mon kodak leur fait horreur. Et, comme je le braque sur eux: «Madame, ça ne nous fait pas plaisir, ça! Otez votre appareil.» Et sur quel ton! J'en prends un aussi dur: «Est-ce que je vous demande si ça vous fait plaisir?» Mon petit appareil a fait son affaire... En route, la masse grise!...
Un grand vent nous arrive, le vent du Vardar. Il a vu la guerre tout l'hiver: aussi sait-il faire la guerre. Le lac de Doïran montre ses dents blanches. Autour de nous le sable de la rive vole en poussière fine. Tentes, abris, tout est emporté; il fait même froid. Mais les officiers qui me surnomment «la filleule de l'armée» me donnent asile. Partout où je vais, chacun m'offre quelque chose: un morceau de fromage, un biscuit, du cognac. Tous les soldats ne savent quoi faire pour me rendre service. Ils m'appellent «camarade». Mais avec quel respect! Je suis fière de m'entendre appeler ainsi. Camarade des héros!
En route pour le pont. Un grand pont en fer de 200 mètres que les Bulgares ont fait sauter. Le génie le répare. Le roi et les princes s'y rendent et nous les suivons. Le roi grimpe sur l'échelle, alerte et souple. A le voir ainsi, je ne peux pas me mettre dans l'idée qu'il est le roi: «Vous êtes un drôle de roi, Majesté! --Ah! je ne suis pas assez digne, hein?--Si, vous êtes très digne!--Qu'est-ce qui me manque, alors?--Rien: vous avez tout ce qu'il faut pour être roi, et plus qu'il ne faut...» Il rit, avec son bon rire franc et simple, et ses oreilles remuent; elles ont l'air d'accompagner les mouvements de sa pensée, rapide et saccadée: «Majesté, vos oreilles remuent; elles indiquent bien ce que vous pensez.» Il rit, puis, d'un bond, il se sauve à l'autre bout du pont. Il est très simple, oui, mais... autant, le regard doux et rieur, il est «le roi gamin» quand il plaisante avec vous, autant il devient ferme et pénétrant quand iï vous dévisage pour vous connaître. Lorsqu'il a cette attitude, aucune familiarité n'est permise. Tout à l'heure il paraissait être mon égal. Maintenant, il est mon roi. Tant, mieux. Je ne voudrais pas d'un roi qui serait mon égal.
LES CRIMES BULGARES DE DEMIR HISSAR ET SERÈS
Station de Hadji-Beylik, 15 juillet.