NOTES DE VICTOIRE DE Mme JEAN LEUNE
Kilkiz, vendredi 4 juillet.
Nous quittons Baltza à 7 heures. Deux chevaux et deux soldats sont mis à notre disposition. Une chaleur torride. Nous traversons des champs, des villages. La route est pleine de cadavres déjà noirs, masses informes, horribles à voir. J'ai le cœur froid,--comme tous ceux qui sont à la guerre. Le résultat seul importe; la mort pour nous, c'est la défaite; la vie, c'est la victoire; et nous ne voyons ni morts ni blessés, mais des victorieux.
La phrase de l'evsone que je rencontre sur le chemin, affreusement mutilé, résume ma pensée: «Mort ou mutilé, peu importe, pourvu que nous soyons vainqueurs!»
Les soldats ne connaissent pas le chemin; un guide nous conduit, spirituel et fin, un vrai paysan, curieux comme un Grec:
--Que fait ton mari?
--Il regarde comment se bat la belle et vaillante armée hellénique; il l'écrira en Europe pour qu'elle sache la vérité!...
J'ai à peine le temps de finir; le voilà qui rit aux éclats:
--Hum! Faire connaître la vérité à l'Europe... Vous avez vu des chiens et des chats qui se regardent? Telles la vérité et l'Europe... Il perd son temps, ton mari. Je te dis, moi: qui aime ses intérêts ne peut croire à la vérité!
Et puis le voilà parti à faire de la politique. L'Autriche est la cause de tout: «Elle voulait Salonique; la guerre l'a donnée à la Grèce; ces ours-là (ce sont les Bulgares qu'il appelle ainsi) sont si lourds qu'ils sont arrivés en retard; ils rongeaient leur frein de rage; l'Autriche a mis son monocle pour voir ça; un beau coup à jouer; cultiver la rage des Bulgares et les jeter contre les Grecs...--»