Tout d'abord je suis heureux d'épuiser, sans songer à rien, leur charme et leur mystère. Je les vois innombrables, jamais pareilles, capricieuses et cependant méthodiques, montrant bien qu'elles obéissent à des lois inconnues, à des ordonnances secrètes. Pendant des heures, des journées, je vais de l'une à l'autre, les visitant, les franchissant comme des gués. Je les quitte, je les compare, et je demeure émerveillé des beautés et des joies qu'elles me déplient. Je les mesure et j'en fais le tour. Je les observe de près et de loin, je les touche, et je fais semblant de vouloir les capter pour leur procurer le petit plaisir, en me glissant des doigts, d'essayer de me prouver qu'elles n'existent pas! Comme si je ne savais pas qu'elles existent, autant et plus que ces réalités dont par erreur on s'imagine qu'elles ne sont qu'une insaisissable figure, une fausse apparence, un brouillard mensonger... A moi, elles me représentent les objets et les êtres avec une force, une couleur et un relief, qui me permettent de m'y borner pour être satisfait. Ainsi l'ombre de l'arbre me le donne en entier, tel qu'il est en dehors d'elle et s'insurge de son côté. Ainsi l'ombre du bœuf bave et mugit pour moi dans l'ombre irritante des mouches, sans que j'aie besoin pour le voir lui-même de le regarder. Son ombre enjouguée m'en dispense. Dans chacune d'elles je retrouve la caractéristique et la matière même de l'original. L'ombre du bois, du fer, de la pierre et du marbre traduit leur dureté, tandis que celle du feuillage est le décalque, exact et frissonnant, de sa grâce légère. Comme les choses, les animaux ou les hommes qu'elles ont mission de doubler avec une discrétion fidèle, les ombres sont également animées ou inanimées. Elles constituent le fond magnifique et soutenu de l'univers. De la baleine au puceron, pas un gigantesque animal, pas un insecte qui n'ait son ombre, personnelle, attribuée, n'appartenant qu'à lui, chargée de le rappeler sans cesse à sa propre attention, car sans elle, il s'oublierait. Elle est la trace continuelle, écrite et peinte, de son existence. Elle est son docile miroir que rien ne peut briser.

Et, dans une déconcertante variété, toutes les ombres sont belles. Si nous avions la patience et le temps d'aller à leur rencontre ou de les faire défiler devant nous, elles nous arracheraient à tout instant, les unes après les autres, des cris nouveaux d'étonnement, des soupirs d'admiration... celles de tous les arbres et de toutes les bêtes, de toutes les tiges et de tous les rameaux, de tout ce qui pousse, s'agite, étend des branches ou des pattes, marche, court, galope, vole, ou bien reste fixe, inerte, avec une projection paradoxale qui seule bouge et fait le tour de son immobilité, comme celle du pic et du phare, de la colonne et du clocher.

J'ai dit que toutes les ombres sont belles; certaines offrent une splendeur incomparable, unique, et nous en savons de sublimes. Celles des nuages voudraient être chantées en vers et mériteraient un poète. Quand par les plaines on les voit, tel un majestueux et innocent fléau, passer sans rien renverser, sans laisser la moindre ruine, faire des taches de dix lieues ainsi qu'une armée en campagne ou une plaie d'Égypte, éclipser le soleil, inonder la terre, assombrir le fleuve, mettre des Sainte-Hélène et des Gibraltar sur la mer, ou bien flotter pareilles à des manteaux de cavaliers, ou bien glisser en s'effilant avec des formes allongées d'archange, ou bien balayer les étendues comme si dans le val et les bois traînait la barbe immense et enchevêtrée de Moïse... on est emporté par elles, malgré soi, et on les accompagne à travers champs ainsi qu'un chien tiré par son troupeau... sans chercher où elles vont... comme on suivrait un peuple ombragé d'étendards... Que ce soit le roc ou le gazon, le sable qui dort ou l'eau vive, partout où elles se signalent, non seulement elles n'abîment rien, mais d'une complaisance inouïe, elles prétendent s'adapter à la nature du sol. Implacables et d'un tranchant métallique au torride désert, elles se gonflent sur le lac avec des rengorgements de cygne et des roulis de nacelle. Ombres tumultueuses, désordonnées, opaques ou diaphanes, sages ou folles, sèches, mouillées, ombres du matin, du midi, du soir, de la nuit,... ombres de la crinière et du moulin à vent, de la montagne et du pot de fleurs, du dreadnought et de l'épave, de la voile et du drapeau, de la meule et des tentes, de la charrue et du canon, des croix et de la guillotine, ombres des murs, des vieilles tours, des cheminées, des toits, des mâts, du banc de l'hôpital et de l'arceau du cloître... Flexible sœur du roseau, fumée noire du cyprès, chevelure coupée du saule, ou litière de mon cheval... chères ombres ingénieuses, je ne me lasse pas plus de vous que de respirer, et vous me semblez en effet, aussi, quand vous palpitez, l'immatérielle respiration des corps que vous reproduisez. Vous surtout, ombres des oiseaux, ombres instantanées et rapides des ailes, vous êtes pour les yeux un prodige, un perpétuel ravissement... Vous avez toujours l'air, en effleurant le sol, d'une plume tombée. Et chacune de vous est parfaite, impeccable, qu'elle plane au-dessous de l'aigle ou pose sur la fleur un double papillon.

Mais que dire de la plus pathétique et de la plus vivante? de la nôtre,... de celle de l'homme?... Notre ombre, ce jaloux et frère de nous-même, ce fantôme anticipé qui surgit dès que nous naissons, ce confident triste et sans langue, ce taciturne ami, ce maître et ce laquais, ce page insolent et délicieux, plus svelte que nous, qui nous précède, nous flanque ou nous suit, et, dès que nous avons une canne à la main, qui semble porter notre épée... Que veut-il? Que fait-il là? Que signifie notre ombre? Quel est son sens et son énigme? Pourquoi s'amuse-t-elle tantôt à nous grandir, tantôt à nous rapetisser? Pourquoi nous mener avec brusquerie de l'orgueil à l'humiliation? être tour à tour notre image et notre grimace? Pourquoi nous rend-elle cagneux, bossus, titubants et courbés? Qui la pousse à dérouler avec gentillesse devant nos pas son petit tapis de laine?... et à délimiter strictement sur la terre le juste contour de notre fosse? Et pourquoi ne se met-elle jamais entre nous et le danger, la tentation, la souffrance, le mal?... même pas entre nous et la glace, pour nous cacher la vue de nos premiers dégâts? Voilà ce qu'il est impossible de savoir exactement. Nous ne pouvons que subir, constater. Ainsi nous observons que bien avant que nous le quittions, ce monde-ci est véritablement «le royaume des ombres». Centre d'un cadran solaire dont il est l'aiguille, chacun de nous marque lui-même, sans y réfléchir, le temps précieux qu'il reçoit et gaspille. Et sur nous, comme autour de nous, sur chaque partie de notre pauvre corps, les ombres de toutes sortes étendent aussi et tracent à chaque minute leur géographie mystérieuse. Ombres qui fréquentent nos traits, notre chair, dont quelques-unes sont si nobles,... touchantes comme celle du voile de la religieuse, ou bien héroïques aux pommettes du soldat sous la visière du képi... ombre des cils baissés sur la joue virginale, ombre fuyante et molle d'une épaule, d'un bras nu replié, ombre qui se coule au creux et aux sillons d'une face amaigrie, ombres de la vieillesse qui finissent par rester en se durcissant, car les rides ne sont pas autre chose que des ombres, plus accusées et plus portées, des ombres qui ont pris, peu à peu, comme un acide ayant mordu la planche. Et tout comme du dehors nous sommes frappés par les ombres, pareillement de l'intérieur et du fond de nous-mêmes nous sommes forcés d'accepter et d'enregistrer celles que nous envoient les chagrins, les soucis, la douleur, les passions. Tous nos sentiments ont leurs ombres qui viennent nous marbrer. Chacun lance la sienne. Rougeurs petites et soudaines, pourpres superbes du visage, brouillards du front, vapeurs qui passez comme un furtif ouragan sur l'horizon de la figure humaine, vous êtes l'éruption de nos volcans jamais éteints.

Et puis, voici la fin des ombres qui s'approche, et l'on comprend qu'elles vont bientôt cesser parce qu'elles augmentent et se multiplient. L'agonisant ne compte plus, dans sa chambre et dans son cœur, de ses rideaux à ses paupières, les ombres qui l'entourent, l'envahissent, le rongent. Il en a plein le corps. Ses os semblent s'y plaire. Il en a sur les lèvres et sous les yeux, au bénitier des tempes. Il en a sur la mémoire et tout du long de la pensée... Il en a sur les mains, sur les côtes, sur les genoux... On les détaille à travers le drap qui les boit... et cette lividité sacrée qui tout à coup le submerge et le blanchit quand il rend le souffle est l'ombre de l'âme qui passe...

Et après? Derrière la mort?... Que devient notre ombre? Elle ne reste pas ici. Où est-ce qu'elle va? Nous suit-elle? O mon Dieu! si vous nous laissiez, pour prendre la place des nôtres, les ombres de nos morts aimés? Ce serait au moins cela! Et nous pourrions, en les voyant, oublier qu'ils ne sont plus.
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

Avant l'ensevelissement des morts: la jeune femme de
M. Jean Leune, correspondant de L'Illustration, sur le terrain du combat de Kilkiz.

LA «FILLEULE» DE L'ARMÉE GRECQUE