AU QUARTIER GÉNÉRAL DE LIVOUNOVO.--Tout est endormi: seul, le roi travaille.
Dessin d'après nature de GEORGES SCOTT.
UNE BELLE FIGURE
L'ENTOMOLOGISTE HENRI FABRE DE SERIGNAN
(Voir les photographies aux pages suivantes.)
Voici que, maintenant, le modeste et grand Henri Fabre, mon illustre voisin de Serignan, est l'objet de toutes les coquetteries officielles. Un ministre, M. Joseph Thierry, vient de le visiter et de le haranguer; et déjà l'on s'apprête à honorer, par l'érection d'un monument à Avignon, le souvenir de ce vivant.
En vérité, quelle curieuse destinée fut la sienne! Pendant des années et des années, sous ce titre modeste: Souvenirs entomologiques, il publie, touchant la vie des insectes, des travaux admirables, qui resteront parmi les plus étonnants monuments scientifiques, et personne ne le connaît. Solitaire, dédaignant gloire, honneurs et profits, il n'a qu'un unique souci: travailler, travailler sans cesse pour parfaire son œuvre. Sa vie se passe entre son modeste ermitage de Serignan et ce qu'on appelle dans le pays «la montagne», laquelle n'est en réalité--dans le Midi on exagère toujours un peu--que la colline environnante. Ici et là, il étudie avec une inlassable patience les insectes, les suivant, dans les multiples manifestations de leur existence. Au milieu de son jardin il a planté un harmas, sorte de vaste bosquet aux arbres, arbustes et plantes variés: chênes verts, arbousiers, genévriers, lavande, sauge, thym, coronille, où vivent des milliers d'insectes; sur «la montagne», qui, depuis Serignan jusqu'au hameau de la Garde Paréol, est boisée à souhait, vit également tout un monde d'insectes. L'œil constamment aux aguets, derrière une loupe, l'entomologiste reste des heures entières immobile en observation, parfois à plat ventre; il suit les évolutions d'un scarabée sacré ou d'un débonnaire grillon. La nuit même, souvent, il veille. Ne lui faut-il pas surprendre la cione, alors qu'elle fabrique sa capsule de baudruche, ou saisir le moment précis où l'aile du criquet commence à pousser, spectacle, paraît-il, prodigieux? Et les années s'écoulent ainsi...
Puis, un beau jour, à la suite d'un concours fortuit de circonstances, Henri Fabre devient subitement célèbre. On sait qui il est, on lui rend hommage,--on lui rend enfin justice! Mais, ô ironie du sort! à ce moment-là, il est un octogénaire! Oui, en vérité, ce fut une étrange destinée que la sienne, mais combien injuste! Henri Fabre, qui est un vrai philosophe, ne s'en est jamais plaint. Récemment, en manière de boutade, il disait: «La vie est mal agencée. C'est du mauvais ouvrage à refaire.»
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Chez Henri Fabre le savant est doublé d'un prestigieux écrivain. Ses volumes ne sont pas seulement de merveilleux recueils de science: leur style clair, alerte, pittoresque, imagé, vivant, parfois émouvant, atteint à la perfection. Henri Fabre est certainement un de nos meilleurs écrivains contemporains. On peut regretter que l'Académie française n'ait jamais songé à l'appeler à elle. Il est de ces hommes qui honorent une assemblée.
Les livres d'Henri Fabre ont, en outre, le mérite très rare d'être aussi bien à la portée des profanes que des spécialistes les plus expérimentés. La lecture en est attrayante. Ils sont la révélation la plus romanesque et la plus poétique qu'on puisse imaginer de la vie des insectes.