Henri Fabre a le don de faire partager à son lecteur tout l'intérêt qu'il prend lui-même aux études qu'il poursuit. Avec lui on est émerveillé de l'instinct extraordinaire qui détermine chacun des actes des insectes, avec lui on est passionné par les drames qui se déroulent au cours de leurs existences éphémères, avec lui on en arrive, malgré soi, à croire que ces tout petits êtres, que nous côtoyons et que nous ignorons pour la plupart, ont nos désirs, nos craintes, nos haines et nos passions. Quelles belles pages n'a-t-il pas écrites sur l'ingéniosité provoquée chez certains d'entre eux par l'instinct de la maternité, «foyer trois fois saint où couvent, puis soudain éclatent ces inconcevables lueurs psychiques qui nous donnent le simulacre d'une infaillible raison»?
M. G.-V. Legros, qui a analysé l'œuvre d'Henri Fabre avec autant de conscience que d'érudition, raconte que Darwin avait été frappé de l'ingéniosité déployée par le grand entomologiste pour pénétrer les secrets des insectes et pour saisir les fils qui les rattachent au grand mystère des choses. Dans son célèbre livre sur l'Origine des Espèces, il l'appelle d'ailleurs «l'observateur inimitable».
Edmond Rostand, grand admirateur d'Henri Fabre, a fort bien caractérisé, son talent en ces quelques vers:
De plus, il sait trouver les mots vifs et luisants
Qui peignent la cuirasse et dessinent la patte,
Et faire d'une étude austère et délicate
Une ardente aventure aux détails amusants.
Il sait conter...
En effet, Henri Fabre conte à ravir. On a fait souvent un rapprochement entre La Fontaine et lui. Il n'est pas douteux qu'il n'y ait entre les deux hommes une certaine analogie. L'un et l'autre se sont plu dans la société des bêtes. Leurs œuvres ont la même fraîcheur, le même charme, la même émotion et la même simplicité. Tous deux sont des écrivains issus de notre vieux sol français. Que de jolies images ne pourrait-on pas glaner dans les ouvrages d'Henri Fabre! Tantôt le savant écrivain nous montre l'abeille qui «met la tête à la lucarne de sa demeure pour s'informer du temps»; tantôt il nous parle des jeunes araignées qui, en se dispersant dans le vaste monde, «s'élancent et montent en gerbes diffuses sous les caresses du soleil, pareilles à des projectiles atomiques, au bouquet d'un feu d'artifice, à une pyrotechnie vivante...»
Peut-être, un jour, nos enfants apprendront-ils, tout comme ils apprennent les fables immortelles du bonhomme, les récits entomologiques du noble vieillard de Serignan? Ils connaîtront, peut-être, aussi bien que l'histoire de la cigale et de la fourmi, la destinée tragique du minotaure typhée ou les méfaits de la mante religieuse, cette petite bête cruelle qui dévore ses époux et dont le seul aspect glace d'effroi ses victimes, quand elle prend devant elles ce que les entomologistes appellent «la pose spectrale».