Henri Fabre aime Serignan:
--C'est ici, me disait-il, que j'ai véritablement vécu, parce que c'est ici que j'ai pu travailler à loisir.
Aujourd'hui, Henri Fabre, qui, au mois de décembre dernier, a célébré son quatre-vingt-dixième anniversaire, ne peut plus travailler. L'âge est là, et contre lui la volonté la plus robuste est impuissante. Ses jambes se refusant à le porter, il passe ses journées dans sa salle à manger située au rez-de-chaussée. Sa pipe reste sa meilleure compagne. Une pipe éteinte, vite il en rallume une autre. Et ainsi depuis le matin jusqu'au soir.
La physionomie d'Henri Fabre est restée expressive et originale. Les yeux sont brillants et s'animent, par instants, étrangement. Les joues maigres, sillonnées de rides profondes, ont pris une teinte de cire. Les cheveux un peu longs sont rejetés en arrière et découvrent un large front qui est le plus souvent ombragé du large feutre provençal.
Quand on pénètre dans la maison de Serignan, on est saisi d'une indicible mélancolie à la pensée que le grand laborieux ne travaille plus. L'harmas est désert. Les petites ruches où nichaient les abeilles sont vides. Autrefois, Henri Fabre attendait avec impatience le retour des vagabondes, qu'on avait été lâcher du haut du rocher des Doms, à Avignon. Il notait l'heure de rentrée de chacune d'elles...
Et le cabinet de travail, combien il est abandonné! Tout en haut de la bibliothèque, s'alignent, poussiéreux et délaissés, les quarante-huit volumes contenant l'herbier réuni par Henri Fabre au cours de ses promenades quotidiennes. Cet herbier est un véritable trésor. Il mérite d'être pieusement recueilli. Plus bas, c'est une collection d'aquarelles représentant les multiples variétés de champignons du pays, le tout dessiné et peint à ravir de la main de l'entomologiste.
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La vie d'Henri Fabre, si noblement remplie, s'achève dans le silence et la solitude que viennent uniquement troubler les hommages tardifs de la plus douce gloire. Seul, parfois, le regret de ne pouvoir poursuivre la tâche interrompue vient assombrir les derniers jours de l'illustre savant.
Je ne connais pas, parmi nos contemporains, une figure plus belle et plus pure que la sienne. Elle mérite d'être vénérée autant qu'admirée.
André Mévil.