L'ENTOMOLOGISTE DE SERIGNAN
Henri Fabre observant des insectes prisonniers sous une cloche de toile métallique.
Photographie P.-H. Fabre.--Droits réservés.
HENRI FABRE DANS SON CABINET DE TRAVAIL.
L'illustre savant devant la petite table sur laquelle il a écrit ses «Souvenirs entomologiques».
Photographie P.-H. Fabre.--Droits réservés.
LES VILLES MARTYRES
COMMENT LES BULGARES ONT TRAITÉ GRECS ET TURCS EN MACÉDOINE
Aux terrifiantes photographies de notre dernier numéro, il semblait qu'on ne pût rien ajouter. Mais nous avons reçu de M. Jean Leune une lettre si pleine de faits nouveaux que nous ne saurions nous dispenser de la publier. Elle nous révèle, sans en rien cacher, toutes les horreurs commises dans la retraite bulgare par des troupes dont, il y a peu de mois, nous étions heureux de relater les gestes héroïques en Thrace, mais que la défaite semble avoir frappées de démence sanguinaire, et qui, échappant--nous ne voulons pas en douter--à la direction de leurs états-majors, ont véritablement supplicié, dans des villes innocentes, des populations sans armes.
16 juillet.
Ce matin, mes nerfs sont calmés et mes idées plus claires. Je puis essayer de décrire ce que j'ai vu hier, pendant toute une journée qui fut certainement la plus atroce que j'aie vécue encore.
Depuis octobre dernier que nous courons les champs de bataille et de carnage, j'ai vu des milliers d'hommes s'entr'égorger, j'ai vu, sur la terre humide ou desséchée, des milliers de pauvres choses inertes et méconnaissables, qui étaient encore, quelques heures auparavant, des êtres humains comme moi, doués des facultés de penser et d'agir. J'ai vu des hommes mutilés souffrir le martyre. C'est-à-dire que tout ce que la guerre peut avoir d'horrible est passé devant mes yeux... Et cependant jamais encore je n'avais éprouvé ce que j'ai éprouvé hier. Car tous ces hommes que j'ai vus se battre, souffrir ou mourir, étaient des soldats qu'animait et soutenait une âme supérieure, un idéal grandiose, qui se battaient, souffraient ou mouraient pour leur patrie, pour commencer de réaliser enfin la «grande Idée hellène». Il y avait, malgré tout, de la beauté et de la joie dans ces spectacles de douleur et de mort... Hier, rien de tout cela. J'ai compris pour la première fois de ma vie ce que peut être l'horreur...
Hier donc, nous avons été visiter Demir-Hissar et Serès, les deux villes infortunées que visita le fléau bulgare. Temps lourd et soleil implacable. Sur tout le paysage, plaine et montagne, une brume grise, opaque. On dirait un immense voile de deuil étendu sur le pays. Et l'on se sent mal à l'aise, moralement oppressé. Le cœur vibre étrangement sans arrêt. L'âme des martyrs flotte autour de nous. Elle nous pénètre jusqu'au plus profond de nous-mêmes. Elle crie vengeance.