Et nous savons, par la lettre de Mme Jean Leune publiée dans notre dernier numéro, quelles effroyables tortures on lui fit subir.
... Les autres ont le même sort. Un par un, ils tombent affreusement suppliciés, mutilés, avec un art et des raffinements inouïs. Les uns pleurent. D'autres, à genoux, implorent une grâce impossible. Mais ils ne réussissent qu'à faire rire plus bestialement encore leurs bourreaux et à provoquer de leur part de nouveaux et plus raffinés supplices. Cent cinquante malheureux tombent ainsi. Et, quand l'orgie sanglante est terminée, parce qu'il n'est plus de victimes à immoler, alors les fauves, rapidement, vont jeter les cadavres tout chauds encore dans une grande fosse très profonde, creusée plusieurs jours à l'avance. Deux mètres de terre recouvrent par endroits la masse de chairs informes. Mais le temps presse. Les Grecs approchent. Il faut partir. Sur les derniers cadavres, un peu de terre seulement est jetée. Or, par miracle, le dernier massacré, un jeune homme de vingt-cinq ans, malgré sept coups de baïonnette, n'est pas mort. Quelques centimètres de terre à peine le recouvrent. Il attend quelques instants. Puis, avec une énergie farouche, au prix d'efforts inouïs, il parvient à se dégager... et il se relève, témoin survivant, accusateur imprévu.
C'est le blessé dont nous avons publié le portrait dans notre dernier numéro.
... Mais ce n'est pas tout... Après avoir férocement tué, les massacreurs ont une dernière fois traversé la ville. Ils ont encore fouillé quelques maisons. Et la fatalité a voulu qu'ils trouvassent encore huit jeunes filles, de quinze à vingt ans... Et ils n'ont pas tué, car ils ont voulu qu'un atroce souvenir de leur passage dans la ville demeurât bien vivant derrière eux... Nous allons voir les malheureuses. Jeunes et jolies. Mais leurs yeux rougis n'ont plus de regard, parce que les larmes l'ont éteint. Et leur pauvre jeune corps tremble encore. Et leurs petites mains brisées ont de gauches mouvements de pudeur... «Déshonorées! Déshonorées!...» ne cessent-elles de répéter entre deux sanglots. La pensée de leur déshonneur est la seule qui leur reste dans l'esprit. Les mères, derrière leurs fillettes, pleurent, lamentables. Et leur douleur est sans limite, parce qu'elles, déjà, pensent plus loin... Nous ne pouvons supporter un tel spectacle. Mes yeux sont noyés de larmes. Ma gorge est serrée. Je serais incapable de proférer une seule parole.
Nous quittons Demir-Hissar. Chaleur torride. Plaine sans ombre. Poussière aveuglante. L'automobile monte à l'assaut des talus, tombe dans les fossés, s'embourbe, dérape. La direction est folle. N'importe, nous allons. Dans les champs merveilleusement fertiles, la moisson ondule... Ici et là, de petites tentes blanches, à l'ombre desquelles les paysans se reposent un peu, au moment que le soleil est le plus fort. On travaille dans les blés, car maintenant la liberté est enfin sur le pays. Avec elle la vie peu à peu renaît et avec elle le travail et ses joies.
Mais c'est à peine si je regarde tout cela. Ma pensée est ailleurs. Elle est à la douleur, à l'horrifiante douleur dont nous avons eu tout à l'heure l'inoubliable révélation...
SERÈS
Une route détestablement pavée qui nous fait faire des sauts formidables. Des arbres. Au loin, des toits de maisons, des casernes turques. Nous sommes à Serès.
Au premier abord, aucune impression particulière. Les gens vont et viennent dans la rue. Des petits marchands vendent ici de la limonade, là des fruits... Et puis, tout d'un coup, après un tournant brusque de la rue, la terrible vision. L'incendie a passé. Des pans de murs noircis, des fers tordus, des débris de toutes sortes. Et cela fume encore d'une âcre fumée bleuâtre. Et les ruines, noircies, déchiquetées, s'étendent au loin, à droite, à gauche. Elles grimpent au flanc d'une colline, en atteignent le sommet, et redescendent sur l'autre flanc.
Ici, étaient des magasins dont les enseignes avaient été écrites en bulgare sur l'ordre des autorités occupantes. Ici, une église reste seule debout, avec les quatre murs de sa nef, sa toute petite porte surmontée d'une inscription grecque en lettres d'or, respectée par le feu... Ici, était une mosquée... Là, s'élevaient de riches maisons particulières, ou bien les consulats étrangers que la folie bulgare n'a pas eu l'habileté élémentaire d'épargner... La ruine partout: des pierres noires, de la fumée bleue, que contemplent avec une parfaite insouciance de belles cigognes perchées sur les coupoles d'une mosquée échappée à la destruction. Voilà tout ce qui reste des trois quarts de Serès, la ville grecque.