Des Grecs passent, l'air abattu:
--Les Bulgares nous ont tout pris, puis ils ont incendié notre maison. Nous ne possédons plus en tout et pour tout que ceci. (Et ils nous montrent les vêtements qu'ils portent.) Et nous n'avons plus de gîte. Qu'allons-nous devenir?
Des milliers de familles (20.000 personnes) sont ainsi sans foyer et manquent de tout. Bien heureuses lorsqu'elles ne sont pas de celles dont plusieurs des membres furent massacrés par les barbares en fuite. Deux cents notables: prêtres, avocats, docteurs, directeurs de banque, etc., ont été emprisonnés, puis assassinés après les pires tortures. Des familles ont un fils incorporé de force dans l'armée bulgare, et puis un autre fils qui, ayant pu se sauver à temps, sert comme volontaire dans l'armée grecque.
C'est vendredi dernier, dans la matinée, qu'un détachement mixte bulgare, composé d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, commença de bombarder la ville sans défense. Les obus tombèrent un peu partout, faisant ici et là sauter des dépôts de bombes. Puis, à midi, ces vaillantes troupes entrèrent en ville. Les soldats massacrèrent tous les habitants qui n'avaient eu le temps de se cacher ou de se sauver. Ils brûlèrent les consulats. Le vice-consul d'Autriche fut même emmené dans la montagne avec sa famille et des malheureux qui s'étaient réfugiés chez lui. On les relâcha moyennant 300 livres turques (7.000 francs).
Mais les maisons détruites seront relevées. Mais les victimes de la sauvagerie bulgare n'ont souffert que quelques instants, et leurs familles se consoleront à l'idée qu'ils sont tombés pour l'idée grecque et que leur mort aura servi la patrie hellène en lui attirant les sympathies du monde civilisé, révolté par ces procédés infâmes. Une autre chose est plus effroyable et plus irréparable que tout cela. Une douleur plus atroce pèse sur les familles, une douleur qui pour beaucoup est née depuis des semaines déjà, mais qui ne s'éteindra ni demain, ni dans des mois... L'armée bulgare a occupé Serès... c'était au mois de novembre 1912. Elle s'est installée dans divers bâtiments de la ville. Elle campe à ses portes. Le soir est venu. Les rues sont par endroits désertes. Un officier bulgare se promène. D'une maison grecque, une jeune fille de quinze à seize ans vient de sortir. Elle va vite, craintive. L'officier presse le pas, la rejoint. Pas de formes. La brute n'en connaît aucune. Et sa poigne est de fer, qui meurtrit à le briser le bras de la petite. Voici une sentinelle devant une porte. L'officier jette la fillette dans la maison... Quelques heures après, la malheureuse rentre chez elle. Elle sanglote éperdument... Chaque jour, le même fait se répète.
Ou bien c'est une patrouille qui parcourt les rues. Elle a reçu des ordres spéciaux. Elle rentre au camp, amenant dix jeunes filles. Peu importe de quelle famille. Peu importe qu'elles soient jolies ou laides. Dans dix tentes on répartit les prisonnières. Et chacune est gardée par un soldat, baïonnette au canon. Les officiers arrivent alors... Comme le vernis péniblement acquis à Paris est loin maintenant! Et, durant dix, quinze ou vingt jours, c'est, dans les tentes de douleur et de honte, un infâme défilé... Oh! quelle plume saurait flageller de telles ignominies? La mienne est impuissante, hélas!...
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A Demir-Hissar: les victimes des Bulgares exhumées de la fosse où elles avaient été enfouies après le massacre. |
Mosquée de Demir-Hissar que les Bulgares avaient transformée en un café-concert: la photographie en montre la scène. |
Aujourd'hui, les familles sont dans le deuil. Femmes et jeunes filles ne sont plus vêtues que de noir. Et ce deuil cache le drame le plus effroyable qui se puisse concevoir. Les innocentes fillettes d'hier seront mères demain. Elles sont brisées de douleur. Mais le drame indescriptible, c'est que la femme et la mère se sont éveillées en elles... Alors, auprès d'elles, veillent leurs mères, dont les cheveux ont blanchi brusquement, et leurs frères farouches: «Nous les tuerons, nous vous le jurons sur le Christ!» nous disent-ils. Et la haine de leur regard ne permet pas de douter qu'ils ne tiennent parole.
Ce n'est pas une famille qui vit ce drame affreux, cette tragédie aux phases poignantes de plusieurs mois, ce n'est pas dix, ni cent. Ce sont presque toutes les familles. Car les Bulgares sont restés à Serès près de sept mois...
Sur la macabre découverte des otages massacrés près de Livounovo, le texte de M. Jean Leune répète, à peu de choses près, le récit--que nous avons reproduit la semaine dernière--de M. Georges Bourdon, du Figaro. D'intéressantes lettres nous ont également été adressées par notre correspondant sur la marche grecque vers Djoumaia, par le défilé de Kresna. Nous ne pouvons malheureusement, faute de place, publier cette correspondance tout entière et nous en détachons les feuillets suivants en lesquels nous est conté un joli épisode de cette marche en avant: