Enver bey, l'instaurateur de la liberté en Turquie, est au milieu de ces soldats pour enflammer au besoin leur courage. Sera-ce nécessaire? Ces troupes ne ressemblent guère à celles que j'ai connues au début de la guerre balkanique. Composées d'éléments hétérogènes, sans lien, sans cohésion, et surtout sans administration, celles-ci marchaient avec cette passivité qui dénonce une absence de conviction et de fermeté. Il n'en est plus de même aujourd'hui.
Les soldats commandés par Izzet pacha sont entraînés; ils montrent une tout autre allure que les malheureux soldats de Chukri pacha. Les officiers, eux aussi, en uniformes moins brillants, mais d'aspect beaucoup plus militaire, ne se prodiguent ni en vaines paroles ni en vaines parades. Ils sentent que s'ils sont venus ici, grâce à une série de circonstances imprévues, ils sont investis d'un devoir supérieur, celui de reprendre une ville qu'ils considèrent comme le rempart indispensable de leur capitale, et celui de venger leurs frères, non seulement ceux qui sont tombés en soldats sur le champ de bataille, mais aussi, mais surtout ceux qui ont été mis à mort au milieu de tortures épouvantables.
C'est un voyage instructif que celui de Constantinople à Andrinople par la ligne des chemins de fer orientaux. Sur tout le parcours de Hademkeui à Ourli, en passant par Tchataldja, Sinékli, Tcherkeskeui, Tchorlou, Loule-Bourgas, en regardant autour de ces stations tristement célèbres, marquées par un long martyrologe, on n'aperçoit que des ruines fumantes, des maisons calcinées, des pans de murs ensanglantés, parsemés çà et là de gros clous où pendent des chevelures de femmes. Ce que cela signifie, on le devine.
Dans la campagne, des milliers de mohadjirs, sans feu ni lieu, venus on ne sait d'où, femmes, enfants, vieillards, retour d'émigration, campent au milieu des champs, cherchant le toit qui les avait abrités et ne trouvant plus que îles cendres. La plus sinistre misère s'est abattue sur ces malheureux.
Par ailleurs, comment parler sans frémir des attentats, des meurtres, des viols, des raffinements de cruauté qui ont présidé à la torture de toutes ces victimes, dont le grand crime était d'avoir défendu leur pays et d'appartenir à la foi musulmane? Des photographies prises sur le vif témoignent des horreurs commises. Je ne suis pas disposé à faire un procès de tendance; mais comment se refuser à croire à de telles monstruosités? L'impitoyable kodak est là poulies attester. Il semble véritablement que les soldats bulgares, en se retirant, aient été saisis par la folie de la destruction et le délire du sang.
La civilisation européenne refuserait-elle de reconnaître aux Turcs le droit de reprendre une terre gorgée du sang de leurs frères et de leurs martyrs? Elle leur est devenue deux fois sacrée, cette terre, et par les souvenirs du passé et par les horreurs du présent.
Un mouvement général, d'ailleurs, se manifeste dans toutes les classes de la population, sans distinction de race, de culte ou de religion, pour protester contre le joug bulgare et flétrir les atrocités commises. Ce mouvement de réprobation est allé jusqu'à réunir, le mardi 29 juillet, dans un meeting monstre, plus de 30.000 personnes. Des orateurs grecs, arméniens, israélites, turcs, ceux-ci avec moins de véhémence que ceux-là, ont prononcé des discours enflammés pour demander qu'Andrinople reste à ses légitimes maîtres, revenus ici en véritables libérateurs, déclarant qu'ils sont prêts à tous les sacrifices pour maintenir ce pays sous la domination ottomane. Les décisions de ce congrès ont été présentées sous forme de vœu aux représentants de toutes les puissances, avec prière de les transmettre à leurs gouvernements respectifs.
L'Europe resterait-elle indifférente aux suffrages de cette population éprouvée par tant de malheurs? Les traités, objectera-t-on. Il faudrait faire bien des recherches pour en trouver un seul qui ait été respecté depuis cent cinquante ans, et il peut paraître bizarre qu'à une époque où l'opinion publique mène le monde, on veuille juguler tout un peuple contre la volonté qu'il exprime en toute indépendance. On n'y réussira pas, d'ailleurs, à moins de vouer ce pays à des hécatombes perpétuelles. Mais n'est-ce pas assez de sang comme cela?...
Gustave Cirilli.
A Andrinople: on retire de la rivière Arda les corps de
70 habitants de la ville, noyés par les Bulgares avant leur retraite.
--Photographie Léonidas Arnaoudogiou.