Je crois, concluait, dans sa lettre, le général Gouraud, qu'il n'y a que des officiers français capables d'inspirer à un enfant, élevé jusqu'à douze ans en pays anthropophage, de pareils dévouements.

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Soyez donc sûrs que lui aussi, Kou Ka, comme tous les autres, trouve qu'à ce métier de fatigue perpétuelle et d'héroïque dépense, y a bon! Car c'est là que toujours ils en reviennent tous, à ces trois petits mots qui sont la devise du troupier noir, sa règle, sa maxime, et son mot d'ordre, tout son Coran. Ce y a bon, ils le répètent sans cesse, dans toutes les circonstances de leur tumultueuse vie. Il leur sert pour l'audace et la résignation, pour la soupe et la disette, le soleil et la pluie, pour la charge et l'assaut, pour la colère et le rire, pour le devoir, et le gros chagrin... Tour à tour ils le laissent tomber, le mâchent, le grognent, le lancent avec défi,... et à la fin, le redisent encore en mourant, quand le chef leur tient la main, avec un picotement de larme au bord de l'œil: «Pleure pas, mon lieutenant, y a bon.» Cela vaudrait presque la peine que l'on consacrât de façon solennelle cette locution proverbiale de l'humble et fougueux courage africain, qu'on lui donnât ses titres de noblesse définitive en la brodant sur le drapeau des tirailleurs... Pourquoi pas? Sur n'importe laquelle de nos couleurs, celle qu'on voudra, je vois très bien se détacher en lettres d'or, à côté des noms des batailles, le y a bon, splendide et sec, des La Tour d'Auvergne du sable et des d'Assas du désert.
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

M. GASTON RAGEOT

l'auteur de «la voix qui s'est tue

A la veille de donner aux lecteurs de L'Illustration son dernier roman, la Voix qui s'est tue, j'imagine M. Gaston Rageot nerveux, impatient, fébrile comme un auteur dramatique un soir de générale. Soyez sûrs qu'à l'heure actuelle, ce grand garçon barbu, à la robuste encolure, qui hausse avec une audace un peu brusque son visage où bougeottent les deux lueurs du binocle, arpente à grands pas son cabinet de travail. Il se représente, comme dans une composition orageuse de Sabatier, l'immense public que son œuvre nouvelle va atteindre; il voit lecteurs et lectrices penchés, attentifs, sur les lignes des premiers chapitres et il se demande avec inquiétude, quel sentiment de plaisir ou de déception va se refléter sur ces figures mobiles. C'est que personne ne connaît mieux que Gaston Rageot le sens redoutable de ce mot: le public. Pour lui, ce vocable anonyme, ce nom collectif possède une puissance mystérieuse. Comme ces coquillages de la mer qu'on approche de l'oreille, ce mot enferme toute une vaste rumeur.

Cet état d'esprit n'est pas fréquent chez les romanciers. Ceux-ci, d'ordinaire, absorbés par la lutte qu'ils soutiennent contre l'idée et le verbe, n'ont pas le loisir de s'extérioriser. J'en connais qui travaillent, pour ainsi dire, dans une cloche à plongeur.

Tel n'est pas le cas de M. Gaston Rageot, dont le cabinet de travail est ouvert côté public. Tout son souci, il le mettra à intéresser ce sphinx aimable et capricieux dont les décisions sans appel anéantissent en un instant les efforts et le labeur de plusieurs mois.

Cette préoccupation est chez lui assez ancienne. Qu'elle soit née d'un désir de gloire, bien compréhensible chez un jeune homme, cela est fort possible. Elle eut assurément, plus tard, des motifs de persévérer moins personnels.