A l'École normale, tandis que la voix de M. Durkheim l'incitait à s'incliner devant les faits sociaux, un fait social, le succès, lui apparut prépondérant à notre époque. Par un retour divertissant, l'austère enseignement du philosophe qui a tracé les règles de la méthode sociologique préparait M. Gaston Rageot à rechercher les raisons du succès qui salue l'apparition de tel ou tel livre. Cette recherche fera l'objet de tout un ouvrage dont le titre décèle les intentions de l'écrivain: le Succès, auteurs et public.

Cette force de réussite que certains ouvrages portent en eux, d'où vient-elle? Le génie à lui seul ne suffit pas à soulever la curiosité, l'émotion ou l'intérêt de la foule. Il existe donc de secrètes affinités entre la chose écrite et ceux qui la lisent, et que l'auteur conscient, soucieux de ne pas errer, se doit de découvrir. En un mot, l'œuvre ne peut être séparée de son public. «Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es.» C'est ainsi que Gaston Rageot s'adressait, sur un ton impertinent, aux écrivains célèbres dont il s'amusait à démonter la gloire, avec une gravité qui cachait mal son sourire.

Sous l'apparence d'une étude de critique sociologique, le Succès est, en réalité, une satire assez vive des mœurs littéraires. L'auteur se montre très au courant des ficelles du métier d'homme de lettres. J'imagine que s'il n'avait pas été l'élève du digne M. Durkheim et spécialiste de philosophie, il eût orné son livre de ce titre américain: l'Art de se faire vingt mille lecteurs.

En sortant de cette étude, Gaston Rageot nous semble à point pour écrire des romans et briguer lui-même les succès qu'il a analysés. Il a une expérience surprenante pour son âge. A l'assurance tranquille du normalien, qui connaît par cœur toutes les questions de mur mitoyen de la syntaxe et de la langue, il ajoute la confiance avisée d'un homme qui discerne l'état du marché, les besoins du public, le cours des denrées, les positions de la spéculation artistique et littéraire. Tous ceux qui, à cette époque, suivaient Gaston Rageot d'un œil sympathique disaient de lui: «Il est armé pour réussir.» Et ces prophètes avaient beau jeu, puisqu'à cette connaissance pratique des besoins littéraires de notre temps, Gaston Rageot joignait un talent robuste et traditionnel qui, à l'heure où il se jetait dans la carrière des lettres, était bien la meilleure garantie de succès.

Pour moi, ce que j'admire le plus en Gaston Rageot, c'est cette santé morale qui lui a permis de conserver un talent loyal et frais au sortir des coulisses littéraires. Il eût pu devenir un écrivain roublard, un de ces machinistes subtils à qui sont familiers les trappes du sentiment, le trompe-l'œil et tous les trucs du magasin des accessoires. Il s'est contenté d'être un bon écrivain, uniquement soucieux de demeurer intelligible et vivant, persuadé que ce sont là les qualités qui plaisent le mieux à ce public auquel il a si étroitement lié le sort des auteurs.

Tout de même, on ne peut impunément fréquenter les maîtres du succès, il en reste toujours quelque chose. Le premier roman de Gaston Rageot s'appellera le Grand Homme et le second la Renommée. Mais, rassurez-vous, il ne s'agit plus ici de publier une nouvelle édition revue et augmentée d'un manuel d'arrivisme, il s'agit simplement de développer un beau sujet de roman dont l'auteur connaît à merveille les ressources et qu'il est à même de traiter mieux que personne. La Renommée, qui parut il y a deux ans, est une œuvre solide où l'on voit s'épanouir les qualités maîtresses de M. Gaston Rageot. Il y fait figure de psychologue délicat et de romancier dans toute la force du terme. Si Gaston Rageot, après la Renommée, avait voulu reprendre sa plume de philosophe et d'essayiste il eût pu, en démontant son propre livre, nous donner l'Art d'écrire un bon roman.

M. Gaston Rageot.
--Phot. Cheri-Rousseau.

Il a préféré en écrire un troisième, l'Affût, et un quatrième qui est celui-là même que l'on offre aujourd'hui aux lecteurs de L'Illustration, la Voix qui s'est tue. Loin de moi l'idée de déflorer ce sujet par une analyse imprudente et pressée. Je sais trop quelle joie l'on éprouve à marcher ainsi un peu à l'aveuglette, dans un livre nouveau; à suivre les chemins capricieux de l'intrigue qui, tantôt chemine en plaine, tantôt grimpe en lacets sur des collines d'où l'on découvre des paysages inattendus et des figures nouvelles. Mais je ne crois pas gâter ce plaisir en disant que la Voix qui s'est tue doit être, d'après les prudents pronostics, le meilleur livre de Gaston Rageot.

En effet, c'est dans ce roman qu'il a, il me semble, déployé le don essentiel qu'il possède. Gaston Rageot a le don du sujet, et c'est assez rare, de nos jours. Combien de romans qui ne sont que des essais découpés en épisodes ou des autobiographies amorphes et qui s'en vont, d'une marche inégale, au hasard des impressions que l'auteur a jetées au fil des pages. Un sujet, c'est une sorte de problème dont l'énoncé doit se formuler le plus vite possible, dès le début, et dont la résolution se fait peu à peu, au cours du roman, sans truquages, sans obscurités. Et il importe au plus haut point que la solution soit juste et découle des données du problème, et rien que d'elles.