Avec un rare bonheur, Gaston Rageot avait réalisé toutes ces conditions dans la Renommée. Il y montrait que la veuve d'un grand homme demeure l'esclave et la gardienne de la gloire de son mari; qu'elle a beau aimer un autre homme, se remarier, changer de nom, de situation, elle sera toujours et quand même la veuve de l'homme illustre dont l'ombre glorieuse ne cesse de la couvrir. Avec une entente admirable des nécessités psychologiques de son sujet, l'auteur nous montrait l'obsession grandissante de cette gloire posthume qui finissait par changer le cœur de la veuve et la détacher de l'homme à qui elle avait lié son sort.
Pourtant, malgré toutes ces qualités, le don de créer des états d'âme, de faire changer insensiblement le cœur des personnages, de serrer les fils de l'intrigue et de nouer le drame, le sujet de la Renommée demeure un peu spécial. Tout le monde n'a pas la chance d'être la veuve d'un grand homme, si j'ose dire. De telles aventures sont réservées à une minorité à qui va notre curiosité bienveillante, mais qui ne soulève pas notre intérêt passionné.
Il convenait que Gaston Rageot se rapprochât davantage de l'humanité générale. L'Affût, qui a suivi la Renommée, n'a pas répondu à ce désir. Du moins ce drame villageois ramassé, rapide et un peu brutal a-t-il été un exercice salutaire pour l'auteur qui, retrempé dans un sujet paysan, s'est déparisianisé. Le parisianisme est un écueil qui, souvent, fait échouer les talents les plus sains. Il pousse à abuser de l'accessoire descriptif et mondain qui surcharge le sujet, il incite à confondre la frivolité et la finesse, sans parler de cent autres inconvénients moins graves. Toutefois, l'Affût avait encore cet avantage: il indiquait à Gaston Rageot les inconvénients de cette formule, à savoir que le roman est un conte élargi, une grande nouvelle. Ce qui nuit à l'Affût, c'est que, précisément, c'est une longue nouvelle qui aurait dû tenir en 300 lignes et qui dure 300 pages.
Mais je crois bien que, mûri par ces expériences, en possession de tous ses moyens psychologiques, préparé par deux tentatives dont l'une au moins fut une entière réussite, Gaston Rageot est à point pour nous donner l'œuvre parfaite, souple et forte, et vraiment romanesque que nous attendons de lui. Dans la Voix qui s'est tue, ce n'est plus le Paris artificiel des gens de lettres qu'il nous montre, c'est un Paris plus réel, plus vivant, plus humain. Et c'est en même temps la province, aujourd'hui si mêlée à la vie de Paris. Un sujet plus général où se jouent les nuances délicates d'un grand amour lui permettra de nous toucher plus directement, et la complexité même de son intrigue le forcera à déployer toutes ses qualités de psychologue et d'analyste. Décidément, il se pourrait bien que Gaston Rageot réalisât du même coup sa formule de succès et s'attirât les éloges de la critique. Voilà qui prouverait, en tout cas, que le meilleur artifice pour réussir, c'est encore le talent. Mais c'est un moyen qui n'est pas à la portée de tous.
Jean de Pierrefeu.
AVANT L'ARMISTICE
LES SERBES S'IMMOBILISENT DEVANT LA FRONTIÈRE BULGARE
De nouvelles lettres de notre correspondant à l'armée serbe nous donnent le détail des opérations qui se sont poursuivies du 19 au 21 juillet autour d'Egri-Palanka et qui, sauf une légère avance du côté serbe, n'ont point amené de résultats décisifs. Le croquis que nous reproduisons à la page suivante indiquera à nos lecteurs les positions des adversaires au cours de ces engagements. Nous ne pouvons publier intégralement, faute de place, l'intéressant récit détaillé dans lequel M. de Penennrun a résumé ses observations, en divers endroits de la ligne de feu, d'écrivain militaire et de soldat. Nous devons nous borner à donner la partie de ses correspondances où, sous l'impression des derniers coups de feu échangés, notre envoyé spécial fait, selon les principes enseignés à notre École de guerre, la critique des opérations auxquelles il vient d'assister.
Egri-Palanka, 21 juillet.
Un progrès sérieux vient enfin d'être marqué aujourd'hui par l'armée serbe, qui a rejeté sur leur principale position de défense les avant-lignes bulgares. Le mouvement en avant serait-il donc cette fois définitivement amorcé? Depuis les trois jours que l'on se bal tout autour d'Egri-Palanka, il semble que, pour la première fois, une action déterminante vient, d'être effectuée.
Cependant, illusion ou vérité, au moment même où je constatais le succès et les progrès des lignes serbes, je percevais en même temps très nettement, à mille indices, que tout cela n'était que l'apparence trompeuse d'une activité tellement latente qu'elle allait sans aucun doute d'ici peu se muer en arrêt définitif de tonte marche en avant.