désignent les points de stationnement
du correspondant de L'Illustration le 19, le 20 et le 21.
--Croquis par A. de Penennrun.

Renseignements pris, il s'agit d'un mouvement d'attaque débordante que tente m. ce moment l'aile gauche de la première armée serbe. Mais j'ai vite fait de démêler que ce mouvement, pas plus que ceux tentés jusqu'ici devant nous, n'a une véritable signification militaire. Comment pourrait-il en avoir, en effet, puisque, devant nous, aucune activité ne se manifeste? Car, de deux choses l'une, ou l'on attaque véritablement une position, et le premier devoir de l'assaillant est de marcher en avant sur tout le front afin d'y fixer par son attitude agressive le maximum de forces ennemies, ce que l'on ne fait pas ici puisque tout demeure immobile de notre côté, ou bien l'on n'attaque pas et tout doit rester dans l'ordre normal, sans bouger. En définitive, ces actes séparés qui paraissent se jouer dans les différents compartiments du terrain, ne peuvent amener aucun résultat, si ce n'est celui de faire tuer inutilement des hommes. Ils sont donc condamnables. Et une fois de plus je déplore que les Serbes ne se soient pas rendu compte qu'après la Bregahiitza il fallait une deuxième fois frapper vite et fort. Voici, maintenant, l'armée roumaine presque aux portes de Sofia, sans avoir pour ainsi dire combattu; les Turcs à Andrinople ont reconquis la Thrace; les Grecs enfin sont maîtres du littoral de la mer Égée. Tous vont au profit immédiat... L'armée serbe est allée à l'honneur: elle a payé de son sang la douloureuse surprise du 29 juin; elle a brisé, par sa vaillance, la tenace résistance bulgare; elle a effacé le souvenir de Slivnitza et des défaites de 1885; elle a cru que c'était assez. Répugnant à verser le sang davantage dans une guerre fratricide que beaucoup déplorent, les Serbes, qui auraient pu se jeter sur Sofia, ont préféré aller à Bucarest.

Sans doute, on peut louer cette modération. Mais, qu'une hésitation se produise dans l'acceptation des conditions des alliés par la Bulgarie, et voici l'armée serbe à nouveau contrainte d'attaquer les lignes de Kustendil. Bon gré, mal gré, il faudra donc engager cette lutte qu'on n'a pas voulu livrer hier, et se résoudre aux pertes que, sur une position organisée à loisir par lui, l'ennemi ne manquera pas d'infliger aux divisions du prince royal et du général Yankowitch!

L'appoint des Grecs qui, eux aussi, ont si généreusement payé leur tribut à la cause commune par les pertes sanglantes de ces derniers jours, celui des Roumains, l'offensive de la deuxième armée attaquant Tsaribrod, permettent d'une façon à peu près certaine de bien augurer d'une bataille où les Bulgares, acculés à leur capitale, sans ressources et sans approvisionnements, ne pourraient sauver qu'une chose: leur honneur militaire. Mais, tombant ainsi sous les efforts coordonnés de cinq adversaires au lieu d'un seul, ils succomberont en beauté et de façon à émouvoir l'Europe... Tandis que, seuls vainqueurs dans une action décisive, les Serbes, avec la gloire d'un pareil résultat, en eussent emporté le profit et Belgrade pouvait devenir grande dans les Balkans.

Puisque c'est devant le sang versé que l'on a reculé, devant l'énormité des pertes probables, pourquoi s'arrêter à ces demi-mesures, essayer une pointe ici, une autre là, et faisant tuer en détail pendant ces opérations tâtonnantes autant de monde que dans une grande bataille? Ces quatre journées dernières, sur le front Golemi-Vrh, Tsar-Vrh, Tsarevo-Selo, ont vu mettre hors de combat plus de 4.000 hommes. Les routes autour de nous sont couvertes de convois de blessés, dont un grand nombre assez gravement, sans compter beaucoup d'hommes atteints plus légèrement à la tête ou au bras et qui cheminent seuls sur les routes un bâton à la main. D'avoir ainsi hésité rend le sacrifice plus lourd... la moisson moins abondante, le gain plus discutable.

Il faut en finir cependant, et si l'on ne s'entend pas à Bucarest, la situation ne peut se dénouer qu'à Kustendil.
Alain de Penennrun.

Canon long de 120mm du Creusot (Kosara, 22 juillet)
--Phot. R. Kann.