Partage de la France en 19..??
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)
AVEC LES VAINCUS
Marcher derrière une armée heureuse; suivre à pas allègres, d'un minaret à l'autre, l'essor de la Victoire; n'avoir à dépêcher jamais à son journal que des bulletins triomphants, quel sort digne d'envie, pour un correspondant de guerre! On participe à l'ivresse des succès; on savoure sa part des vivats et des fanfares alternant avec les sifflements des obus. Et les narines se dilatent, et la poitrine se bombe... il semble qu'on ait un peu gagné la bataille à laquelle on vient d'assister du quartier général.
Georges Rémond n'eut point tant d'heur, ni tant de gloire; les fidèles lecteurs de ce journal le savent, il était avec les vaincus,' et, dans le fond de son âme, il leur demeure fidèle, à sa louange. Le livre pathétique où, reprenant et parachevant les nerveuses correspondances qu'on a lues dans ces colonnes pendant toute la durée de la première guerre balkanique, il vient de fixer ses souvenirs (1), porte au seuil cette dédicace: Au colonel Djemal bey, gouverneur militaire de Constantinople qui, au milieu de la défaite, conserva une âme invaincue et ne douta jamais de la, Patrie.
Note 1: Avec les vaincus. La campagne de Thrace, octobre 1912 mai 1913. (Berger-Levrault, éd.)
Sa sympathie pour les Osmanlis remonte au temps où, pour L'Illustration, Georges Rémond assistait, au milieu des camps turco-arabes, à la défense de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque. Témoin de l'héroïque résistance qu'avaient opposée à l'envahisseur ces patriotes, il en avait conçu pour eux une estime profonde, et, partant pour Constantinople au début des hostilités, il comptait bien retrouver aux rives du Bosphore, aux champs de la Thrace le même enthousiasme indéfectible, le même farouche désir de vaincre. D'ailleurs, les chefs qu'il avait connus et admirés dans les sables africains; n'allaient-ils pas, libérés par la paix avec l'Italie à laquelle cette agression soudaine avait acculé la Porte, accourir au secours de la Patrie, expérimentés, aguerris, inestimables auxiliaires? De fait, il devait revoir et Enver bey et Fethi bey, admirables entraîneurs d'hommes, animés toujours des mêmes vertus, et quelques-uns encore de leurs meilleurs camarades et collaborateurs. Mais, hélas! que pouvaient leur vaillance et leur foi, en présence du démoralisant état de choses créé par l'impéritie d'un gouvernement incapable, occupé seulement de misérables rivalités de partis?
Ainsi, une amère déception attendait ces braves qui avaient accompli, en d'autres lieux, d'un cœur si exalté, leur devoir de soldats. Rémond leur était attaché par trop de liens, périls courus en commun, joies, espoirs partagés, pour ne point s'associer à leur rancœur. Sa constance n'en fut point ébranlée et si, à ces hommes qu'il appréciait hautement, il ne ménage pas, parfois, les rudes vérités, il ne peut toutefois leur retirer ni l'estime, ni l'attachement qu'il leur a voués en des circonstances moins inclémentes.
De leur côté, des sentiments qu'il leur avait de longtemps témoignés, les Ottomans gardaient à Georges Rémond, et c'est encore à leur honneur, une cordiale gratitude. Ils la lui manifestèrent par l'accueil qu'ils lui réservaient à son retour au milieu d'eux, par les facilités exceptionnelles que, sitôt qu'il leur fut possible, ils lui donnèrent de se rendre au front et de tout voir, par ses yeux, d'où il lui plut. On trouve dans ce captivant livre assez peu de stratégie--point du tout, autant dire--non plus que de considérations savantes sur l'art de la guerre. Pourtant, personne n'a frôlé de plus près que son auteur le grand drame sanglant. Mais qu'on veuille bien se rappeler l'aventure de Fabrice au milieu des champs de Waterloo. Il est vrai qu'il n'eût tenu qu'à Rémond, plus favorisé en cela que le héros de Stendhal, de compiler, le soir venu, des documents d'état-major. Il a coquettement dédaigné cette source de science jaillissante à sa portée. Il a préféré se contenter de regarder, avec de bons yeux largement ouverts, ce qui l'entourait, de noter les impressions profondes qui l'émouvaient. En quoi son flair de journaliste et d'écrivain le guidait infailliblement: ce caractère de témoignage direct est l'une des qualités primordiales de son ouvrage.
Si prévenu que soit Georges Rémond en faveur des Turcs, un doute entame sa confiance dès le premier contact qu'il prend avec Constantinople. Certes, l'armée nourrit de grands espoirs. Elle les couve, plutôt, comme la cendre fait d'une braise. Il faut tisonner pour les découvrir. Un soldat que l'on questionne: «Où vous envoie-t-on?» répond tout franc: «A Sofia». Mais il le dit sans élan. Quant à la ville, au peuple, il est indifférent, apathique, impassible. Et bientôt un œil sûr a discerné le point faible de cette armée prête à s'ébranler, de cette nation--si c'en est une--qui va engager la lutte pour elle décisive: Elle n'a plus la foi.