Le train qui emporte les correspondants de guerre n'a pas démarré depuis vingt-quatre heures qu'on rencontre les premiers fuyards, le lamentable convoi des chariots primitifs escortés d'une pauvre foule apeurée,--et bientôt aussi les premiers vaincus: la débâcle est déjà commencée! Kirk-Kilissé a été une panique; Lule-Bourgas, après trois jours de combat, une déroute.
Ah! les lamentables, les lugubres tableaux! et quel regard plana jamais sur des visions plus horrifiques. Tous les maux que peut bien endurer l'humanité qui peine sont là ligués contre elle, la faim, le froid, l'épouvante, l'anéantissant désespoir. La nature elle-même conspire pour accabler les hommes. Ces abominations ont pour cadre un paysage diluvien, harcelé par la tempête, une «campagne liquéfiée», qu'opprime un ciel ruisselant. Enfin, voici vraiment le Roi des Épouvantements: le choléra, venu mettre le sceau à tant de détresses. Les plus funestes prédictions des prophètes en leurs anathèmes les plus véhéments sont dépassées. Si maître qu'il soit de sa plume, si pleines, si vigoureuses, si bellement émouvantes que soient les quarante à cinquante pages consacrées à décrire ces choses atroces, Georges Rémond se sent presque impuissant à exprimer tant d'effroi. Ce lettré, cet artiste, évoque Orcagna, Bossuet... les maîtres de l'expression. On sent qu'il pense à Dante: «Tout cela, dit-il, dépassait la parole et l'écriture». Eh oui, ce seraient des choses à vociférer avec le verbe de flamme d'un Isaïe ou d'un Ezéchiel.
Ce que dut être, au milieu de cette «orgie de souffrance et de désespoir» la vie du journaliste, on ne saurait guère l'imaginer. Tout cela pour procurer à quelque désœuvré attendant un soir sur la peluche rouge d'un café les partenaires accoutumés de la manille quotidienne, une distraction d'un quart d'heure! Ah! si l'on n'aimait pas, d'ardente passion, pour lui-même et pour soi, égoïstement, ce métier-là!...
L'armée turque bat en retraite,--sans être même très sûre d'être vaincue: les Bulgares ne la poursuivent pas, incertains s'ils sont vainqueurs. La résistance ottomane se concentre derrière les lignes de Tchataldja, où allait venir se briser l'élan de l'ennemi. Le choléra seul est sûr de sa victore. Il a suivi l'une et l'autre des deux armées. Il est le grand triomphateur. Seulement lorsque l'armistice est signé entre les belligérants, il consent, lui aussi, une trêve.
Djemal bey, gouverneur militaire de
Constantinople. Photographie prise
dans la cour du musée impérial des
Antiques.
L'attention alors se reporte vers Constantinople, où un «Divan» solennel va décider de la paix ou de la guerre. Mais la grande résolution prise--consentie plutôt--c'est le sanglant «coup de théâtre alla Turca», l'assassinat de Nazim, l'acte révolutionnaire par lequel quarante mécontents ramenaient au pouvoir les Jeunes Turcs, au milieu du silence, de la stupeur, de l'apathie de ce peuple léthargique. Admirable occasion d'enquêter, de chercher à savoir les dessous de ce drame d'État. Hélas! malgré ses relations amicales avec quelques-uns de ceux qui en ont été les témoins, les acteurs, malgré tout son discernement, encore qu'il ait pu réunir les meilleurs témoignages, Georges Rémond ne parvient pas à déchiffrer l'énigme avec certitude: «L'âme de l'Orient nous est fermée, a-t-il écrit dès ses premiers chapitres, ses réactions profondes nous demeurent incompréhensibles.»
On inclinerait volontiers à croire que de tant d'hommes divers qu'il a coudoyés là-bas, dans les conditions pourtant, en face du danger couru en commun, où les cœurs se livrent plus aisément et plus complètement, il n'ait vraiment pénétré à fond qu'une seule individualité, mais une âme d'élite parmi l'élite, l'Homme, peut-être, de la Turquie actuelle: le colonel Djemal bey, à qui, on l'a vu, il a dédié son livre,--suprême marque de profonde estime, d'amitié, de gratitude, aussi, car il lui doit d'un de ses plus saisissants chapitres, le récit frémissant de toute la première partie de la néfaste campagne depuis les fautes des premiers jours jusqu'à l'irrémédiable catastrophe de Lule-Bourgas, où sombrèrent tous les espoirs de la Turquie. Je ne sais rien de plus poignant dans sa concision.
Au moment où, une fois encore, le sort d'Andrinople qu'on eût pu croire si bien, voilà un an, fixé pour des siècles, est remis en question, je ne voudrais retenir, de ses entretiens familiers avec le colonel qu'a rapportés de si expressive façon Georges Rémond, que ce seul paragraphe,--sur lequel on pourra méditer à loisir.
Mon colonel, lui disait-on devant moi, à quoi bon gaspiller encore tant d'hommes et tant d'argent? Que vous importent quelques tombeaux et quelques mosquées à Andrinople, qui continueraient d'exister sous un statut spécial? Pourquoi ne pas reconnaître la défaite et ne pas réserver pour l'avenir tant de forces aujourd'hui gâchées en pure, perte?» Et lui de répondre: «Ecoutez bien ceci: il ne s'agit pas de quelques tombeaux et de quelques mosquées; Andrinople, c'est pour nous aujourd'hui un cri de ralliement, le cri de ralliement de tous deux qui ont à cœur l'honneur de la Turquie; si les Bulgares la prennent et qu'ils prennent Constantinople, et qu'ils prennent Damas et Mossoul et Bagdad, et que je reste à Bassorah avec quinze Turcs, je réclamerai encore Andrinople. La paix tant que l'on voudra, mais la paix avec Andrinople! Que nos ministres le sachent bien, car, s'ils cèdent Andrinople, je referai moi-même la révolution contre eux. S'ils veulent la paix à tout prix, il leur faut être décidés à risquer leur vie pour elle!