Enfin, l'effroyable cauchemar cesse. Le 14 avril, à 5 heures du soir, on voit s'évanouir sur les hauteurs de Fanasakris le flocon blanc du dernier shrapnell. Avec la même impassibilité qu'elle avait accueilli le commencement des hostilités, Constantinople, «la ville sans âme», apprend, un matin, que la paix est proche. Que lui importe? Tandis qu'on souffre aux avant-postes, elle danse, applaudit des comédies stupides, non peut-être la ville entière, mais sa partie déjà conquise par l'étranger, Péra, Galata, quartiers des métèques. Douloureux contraste, et à quelles réflexions il nous doit inciter à quel retour sur nous-mêmes! Rémond ne peut retenir un cri d'alarme, le même que poussait naguère M. Stéphane Lauzanne, au retour des mêmes bords. Voix dans le désert, il faut le craindre...

Toutefois, ce tête-à-tête de six mois avec tant de laideurs, la faiblesse, le désordre, la criminelle veulerie, la défaite hideuse, enfin, n'a point entamé cette âme forte. Rémond a connu l'une après l'autre toutes les infamies de la guerre, ce que Saint-Victor appelle «le revers lugubre de la gloire militaire», mais il en a découvert aussi les poignantes beautés: les dernières lignes qu'écrit ce clairvoyant et ardent Français sont, pour nous, de virils conseils de vigilance, de sagesse, de fierté, d'énergie,--son dernier mot est un sursum corda sonore comme un coup de clairon.

Et maintenant, une fois refermé ce livre, aux deux tiers composé de tableaux de deuil et de désolants récits, je cherche à pénétrer le secret de son charme.

Ce par quoi il captive d'abord, c'est par sa vie, son mouvement, sa fièvre. Chaque page porte la marque d'une sensibilité frémissante comme la feuille du tremble. Las! à quelles tourmentes ne fut-elle pas exposée! Elle n'en demeure pas moins vibrante aux plus douces brises, et, après avoir palpité désespérément au vent d'épouvante monté du grand charnier de Tchataldja, aux heures où «l'on sentait sur la nuque la main de la mort même», elle frissonnera d'un voluptueux émoi aux souffles insensibles caressant une nuit printanière, la Corne-d'Or ensommeillée.

Cette faculté rare, inestimable, essentielle de l'artiste est servie ici par une culture profonde, étendue, raffinée, et aussi par de précieux dons d'écrivain.

Artiste, celui-là l'est dans l'âme qui, durant le «Grand Divan», à l'heure solennelle où se décide le sort de la. Turquie agonisante, savoure le liant ragoût d'un Fromentin pendu au mur, son «beau ton chaud de coucher de soleil d'été et sa pâte ambrée à la manière de Decamps»; et sa maîtrise s'accuse de chapitre en chapitre dans d'incisifs portraits burinés en quelques mots, ainsi celui d'Izzet pacha, «large, la tête puissante, massif comme un bloc»: aussi celui de Gabriel Noradounghian, «très étonnante tête au pif démesuré, aux yeux brillants de vieil oiseau qui se serait coiffé d'un fez», ou celui de Djemal bey convalescent, comme en de prestigieuses descriptions, tableaux'd'horreurs sombres et violents à la manière de Salvator Rosa ou de Goya, alertes croquis dans le genre de Raffet ou de Charlet, ou frais paysages lavés à l'aquarelle.

Enfin, quelle indicible joie de saluer au passage un souvenir classique, un rappel d'histoire, une citation, et de reconnaître, de page en page, à des signes certains, langue limpide, ferme, tout imprégnée de classicisme, un honnête homme, comme on disait au dix-huitième, en commerce intime et suivi avec ce que Huysmans appelait «l'art le plus compliqué, le plus verrouillé, le plus hautain de tous»: la littérature!
Gustave Babin.

Au camp de Krasnoié-Selo: le général Joffre salue les troupes qui défilent devant lui.

Le prince Troubetzkot