M. Camille Saint-Saëns devant son orgue.--Photographie
prise le 4 novembre, avant-veille de son dernier concert.
UN GRAND COMPOSITEUR VIRTUOSE
Une soirée musicale tout à fait sensationnelle, une véritable solennité, attirait, jeudi, à la salle Gaveau, une admirable chambrée: le maître Camille Saint-Saëns y faisait au public ses adieux comme virtuose du piano et de l'orgue. Il y avait des années déjà qu'il ne s'était plus fait applaudir au concert. En faveur d'une oeuvre intéressante que nous avons présentée naguère à nos lecteurs, le Cercle national pour le soldat de Paris, fondé par M. René Thorel, il avait consenti à donner une fois encore--et la dernière, a-t-il affirmé--ce régal à ses admirateurs.
Il n'est pas un amateur de musique qui ne sache qu'avant d'être le compositeur aux nobles inspirations, à la facture impeccable, Camille Saint-Saëns avait été un prestigieux exécutant. Il n'avait pas dix ans quand il se révéla pianiste précoce, étonnant d'intelligence et de sûreté. Plus tard, musicien déjà célèbre, auteur de maint chef-d'oeuvre, il tint longtemps, après l'orgue de Saint-Merri, église populaire, celui de la Madeleine, paroisse ultra élégante, et cela par goût pur, et alors que sa gloire n'avait plus rien à y gagner. Car, au contraire de son émule Ernest Reyer dont la haine pour le piano fut proverbiale, et peut-être un peu légendaire, toutes les prédilections de l'auteur de Samson et Dalila vont aux instruments à clavier. Il les anime en artiste incomparable. A leur intention, il a écrit des compositions déjà classiques autant que ses admirables symphonies, et dont il a exécuté trois, au cours du concert de jeudi. Ceux qui l'ont applaudi en cette soirée n'oublieront ni le style grave de ces pages, ni la merveilleuse interprétation qu'en donna le maître.
De la retraite lointaine où il est allé abriter ses lauriers, un autre pianiste incomparable, un magicien, Francis Planté, exprimait son regret de ne pouvoir joindre ses applaudissements à ceux qui allaient fêter son grand ami: «Applaudir alternativement Saint-Saëns comme pianiste et comme organiste, écrivait-il, est une rare et merveilleuse aubaine pour notre publie parisien... Tout Paris sera là; je l'envie et je voudrais être avec lui.»
C'est une joie, hélas! que «Tout Paris» ne retrouvera plus et qui sera réservée désormais à de rares et heureux intimes du grand musicien.
UNE MONTAGNE INGÉNIEUSEMENT ET PATIEMMENT OUVRAGÉE.
Les rizières en gradins de l'île Luçon, dans l'archipel des Philippines.
C'est d'une des parties les plus sauvages, et jusqu'à ces derniers temps les moins connues, de l'île Luçon, dans l'archipel des Philippines, que nous vient l'extraordinaire image reproduite ici, dont l'étonnant aspect ferait croire, tout d'abord, à quelque immense amphithéâtre naturel aux innombrables gradins... La région où a été pris ce cliché est habitée par une peuplade barbare, les Bontoc Igorots, encore rebelles à toute civilisation, mais, par un curieux contraste, la nécessité a fait d'eux les plus ingénieux et les plus patients des agriculteurs. Pour mettre en valeur la contrée montagneuse où ils vivent, ils ont inventé un procédé sans doute unique au monde, tout à la fois primitif et compliqué: sur les flancs de leurs montagnes, ils construisent des étages de terrasses, reliées entre elles par des canaux d'irrigation, qui assurent un débit d'eau égal et régulier. Et ils réussissent ainsi à transformer en champs fertiles, où pousse principalement le riz, les falaises les plus escarpées.