Dusserre est romancier parce qu'il est né poète; il couche de jolies choses sur le papier avec la même simplicité qu'il garde son bétail dans les montagnes. Il a noté avec la fraîcheur d'âme d'un enfant la beauté du lever et du coucher du soleil, la beauté des champs, la beauté de la vie de campagne. Avec son esprit rude, il a marqué en relief les traits des paysans de son entourage. Son livre est calqué sur la vie qui fut la sienne dans un petit coin perdu du Cantal. Il l'a vécu pendant qu'il l'a écrit, il l'a écrit pendant qu'il l'a vécu.

Un jour de marché, à Aurillac, Dusserre a acheté un livre,--un livre d'un auteur jusqu'alors inconnu et dont le titre, Marie Claire, l'avait frappé. En lisant Marie Claire, le paysan de Carbonnat a senti grandir en lui le désir de voir imprimer les choses que lui aussi avait rêvées, tandis qu'il gardait ses bêtes dans la campagne. Ce timide écrivit à Mme Marguerite Audoux, et l'auteur de Marie Claire eut la curiosité d'aller voir chez lui, dans son village, cet écrivain qui avait eu une existence pareille à la sienne, et elle lui a tendu la main. Elle s'est constituée en quelque sorte la bonne fée, marraine de Jean et Louise. Elle a apporté le manuscrit à Paris; elle l'a montré à quelques amis, à des éditeurs. Mais la vie à Paris va si vite qu'on a peu le temps de s'occuper d'un paysan du Cantal. J'ai lu, un soir, Jean et Louise en manuscrit, et aussitôt le roman m'a séduit. J'ai pensé que Londres goûterait cette primeur en attendant que Paris ait le temps de la découvrir, et c'est ainsi que ce roman a paru d'abord dans une traduction anglaise.

L'Illustration--en révélant cette oeuvre à ses lecteurs--aura réalisé tout le rêve de l'humble poète qui croyait mourir sans faire entendre sa chanson.
John N. Raphaël.

LA NOUVELLE DIRECTION DE L'OPÉRA

La désignation du futur directeur de l'Opéra a suivi de près la nomination de M. Albert Carré comme administrateur de la Comédie-Française et celle de M. P.-B. Gheusi et des frères Isola à la direction de l'Opéra-Comique: au conseil des ministres tenu, jeudi de la semaine dernière, à Rambouillet, M. Louis Barthou, président du Conseil, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, annonçait que, sur la proposition de M. Léon Bérard, son choix s'était porté sur M. Jacques Rouché. La nouvelle, très favorablement accueillie, d'ailleurs, n'était pas attendue si vite, car la concession en cours ne prend fin, en effet, que dans quatorze mois. Le premier résultat de la décision ministérielle fut que M. André Messager, coassocié de M. Broussan dans la direction actuelle, donna immédiatement sa démission, mû, dit-il, par le sentiment de sa dignité, en informant M. Barthou qu'il résignait ses fonctions fin novembre. M. Marius Gabion, administrateur général, suit son directeur dans la retraite.

Le nouveau directeur de l'Opéra, qui est déjà âgé de cinquante-trois ans, a une carrière intéressante et variée.

Fils du mathématicien Eugène Rouché, il a passé par l'École polytechnique,--qui, décidément, mène à tout, elle aussi. Mais il ne fut point ingénieur, ni des ponts et chaussées, ni des mines, ni des tabacs, ni du génie maritime. Un peu fonctionnaire, pourtant: on le vit un temps dans un ministère; il fut, promu en 1885, chef de cabinet de M. Dautresme au Commerce, après avoir été secrétaire général de la préfecture de la Seine-Inférieure. Puis, marié à Mlle Piver, il se consacra à la grande industrie de la parfumerie, où il allait réaliser promptement une belle fortune.

M. Jacques Rouché, le futur directeur de l'Opéra.--Phot. Dornac.

Alors il put donner libre carrière à des goûts qu'il n'avait jamais celés, passionné également de belles-lettres et de beaux-arts.