Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,

Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,

Et qui, toujours troublés par de changeants visages,

Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.

«L'exact et le réel» qu'elle ignore, elle en est avidement curieuse, cependant. Mais, dès qu'elle a cueilli ces fleurs vivantes, elle les transfigure et leur prête le parfum de sa sensibilité. Tous ceux qui savent quelque chose doivent verser en ses mains leur trésor. La politique même la passionne. Ce n'était point seulement en Parisienne qu'elle déjeunait, dans le tumulte mondain d'un grand restaurant de Versailles, un jour fameux de l'hiver dernier. A travers les rangs des badauds, elle voyait l'Histoire, et les pierres magnifiques avaient cessé en son esprit d'être musée pour redevenir palais...

Le gros chapelet d'ambre que caressent ses doigts fins, la bigarrure des couleurs qui l'entourent, son allongement gracieux sur ce divan, ces roses qui alourdissent l'air et l'aromatisent, tous ces raffinements et ces langueurs composent une atmosphère orientale que le lumineux visage de la poétesse semble éclairer. Mais ce ne sont point là turqueries fantaisistes ni paresses d'Islam. La pensée ardente, la parole vive de la reine du lieu vivifie les rayons, nuance l'ombre et poivre les odeurs. Rien de moins résigné, de moins endormi que l'âme de notre Sultane. Si ses émotions sont parfois celles d'une petite fille aux sentiments frais, la femme commande en elle comme une amazone impérieuse... Les démons conservent parfois un reflet de la grâce des anges, et l'on dirait qu'un autre sortilège confère aux anges, par instants, le charme impitoyable de Satan. L'amour, baume délicieux et philtre pervers dans le langage des poètes, est bien aussi cordial et poison dans l'âme des amantes. Sans larmes, les yeux qui les admirent leur semblent morts. Tourmenter, c'est ranimer, pour Ève; la chair qui pantelle lui paraît plus vivante. Ses filles se désespèrent donc avec ravissement de désespérer qui les aime. La pitié germe en elles et fait s'épanouir toutes leurs vertus; et, si la pitié reste vaine, elles suscitent le chagrin, qui est l'arbre où mûrissent les fruits nécessaires de la compassion et du dévouement. C'est la plus tragiquement sincère des confessions que cette imploration du désolé bourreau à sa victime:

Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,

Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,

Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,

Pourrai-je pardonner à mon âme féroce