On entre dans une région battue par le vent, où sapins et gommiers se ploient tragiquement, dans un gémissement continu, et l'on entrevoit le sémaphore d'Alarm House. C'est de là qu'on signalait, au temps de la captivité, les navires aperçus au large, et que l'on tirait le canon pour donner l'alarme à la garnison et à la division navale, chargées sur terre et sur mer de la garde du prisonnier. Passons. La route, maintenant, longe un vaste gouffre désolé le «Bol au punch du Diable», et, peu après, elle laisse à sa gauche un chemin dont l'accès se dissimule dans les agaves et les cactus. Arrêtons notre voiture ou mettons pied à terre si nous sommes à cheval. Ce chemin discret, presque secret, va nous conduire à la vallée française du Tombeau.

Les tortues «du temps de l'Empereur» dans
l'ancien parc d'Hudson Lowe.

L'entrée du domaine, à quelque distance de la route, est indiquée par une porte rustique, une barrière que soutiennent deux montants en brique surmontés chacun d'un boulet. Il suffit de soulever un loquet, et l'on entre sans plus de formalités dans les lieux de la sépulture, très verts, envahis par les graminées, les genêts et les buissons à mûres, et plantés de pins et de cyprès dont le parfum de cimetière se dégage, intense, dans l'humidité constante de ce lieu. Le domaine comprend 40 acres ou 16 hectares. Avec le tombeau vide et la maison délabrée de Longwood, il fut acquis en 1858 par le gouvernement de Napoléon III au prix fort de 178.565 francs, frais compris. La transaction, d'ailleurs, fut laborieuse et ne dura pas moins de cinq années. La spéculation s'en était mêlée. Il avait fallu, en outre, tourner les dispositions de la législation coloniale anglaise qui interdit l'aliénation à une puissance étrangère d'une parcelle du territoire britannique. Mais, comme alors le cabinet de Windsor voulait être agréable aux Tuileries, on trouva les accommodements nécessaires et, depuis le mois de mai 1858, l'habitation et le tombeau de l'empereur Napoléon sont inscrits sur les registres domaniaux de Sainte-Hélène comme propriétés françaises. Cette acquisition a mis fin à un long scandale, à une exploitation éhontée dont était l'objet, depuis 1840, depuis l'année de l'exhumation, la sépulture impériale. La terre de la fosse était constamment enlevée et vendue, renouvelée et revendue. On payait pour voir le tombeau. On payait pour boire à la source. Il a fallu changer toutes ces habitudes. La sépulture, de nouveau, a été protégée. La fosse a été recouverte par des dalles, et l'on a cessé de tenir boutique en ce lieu. Voici cette tombe dans sa retraite fraîche et verte. Elle est enfermée dans la double ceinture d'une palissade basse et d'une haie de bois de fer. Les cyprès et les pins avec un saule unique--arrière-petit-fils de l'un des deux saules originaires--versent une ombre quasi contenue sur sa pierre blanche qu'étreint une petite grille noire et que borde une rutilante parure de géraniums. Un peu plus haut, la source aimée de l'Empereur affleure dans une coupe de pierre, et une écharpe de lys d'eau jetée sur le sol indique le sillage de son cours souterrain. Au delà des barrières est la maison du garde, un humble insulaire qui, pour quelques shillings par semaine, protège cet endroit contre les incursions des bestiaux des domaines voisins. Et disons tout de suite que, pour des raisons d'économie, il est question de supprimer ce garde, à moins que, pour des raisons d'économie encore, on ne fasse la fortune de ce Yamstock illettré en l'élevant--il en est question--aux fonctions de représentant officiel du gouvernement français à Sainte-Hélène.

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On peut revenir à la route par un autre chemin, une sente raboteuse creusée, croit-on, par les Chinois qui venaient à la source chercher l'eau de table de l'Empereur. On continue de monter vers un plateau nu couvert de gommiers phtisiques et d'immortelles sauvages. On passe devant Hutt's gâte, la maisonnette du premier séjour des Bertrand. Tout auprès, maintenant, s'élève une petite chapelle anglicane. Un peu plus loin, un portail, flanqué de deux échoppes, indique l'entrée de l'ancienne enceinte du domaine réservé au «Général». Faisons quelque cent pas encore, et après avoir laissé à notre gauche Longwood New House, la nouvelle résidence construite--trop tard--pour l'Empereur à la fin de la captivité, nous nous trouvons en face de Old House, la maison en forme de croix où Napoléon vécut les cinq dernières années de son existence.

Cette maison, lorsque la mission française en 1840 vint chercher les cendres de Napoléon, se trouvait dans un délabrement scandaleux. La chambre et le salon où était mort l'Empereur avaient été transformés en écurie et en moulin à orge. Et, depuis, rien n'avait été tenté pour remédier à cet abandon insultant.

Après 1858, Longwood devenu français fut restauré, reconstitué par une mission spéciale qui séjourna à Sainte-Hélène pendant vingt et un mois. L'entreprise fut confiée au capitaine de génie Masselin. Il ne fallait pas faire neuf. Il fallait, dans la confusion des démolitions et des reconstructions successives, retrouver ce qui avait été l'ancienne maison. On a utilisé autant que possible les matériaux anciens restés sur place. On a rétabli les peintures et les papiers d'après des fragments recueillis. Si ces réparations ont été, évidemment, considérables--et quelle maison de famille n'a point dû, en un siècle, subir des transformations importantes tout en restant la même et sans rien perdre de sa physionomie et de son âme?--du moins, la demeure a-t-elle conservé son aspect d'autrefois, presque toutes ses pierres et jusqu'à sa détresse intérieure. Ce n'est point une autre maison. C'est bien toujours, et minutieusement la même, la maison de l'Empereur captif... Et maintenant, entrons:

On accède par une petite véranda peinte en vert et parée de feuillages grimpants dans une première pièce assez vaste que l'amiral Cockburn avait fait ajouter à la hâte à la primitive demeure pendant le séjour de l'Empereur dans le cottage des Briars. C'est une légère construction en pans de bois, coffrée en planches à l'intérieur et à l'extérieur et qui prend jour par trois fenêtres à l'ouest et deux à l'est. Cette pièce servit d'abord à la fois de salle de billard et de salle d'attente pour les visiteurs; cette dernière destination prévalut après que le billard eut été reporté dans un autre local en arrière. C'est là que, lorsque le captif recevait, l'un des aides de camp, Montholon ou Gourgaud, botté à l'écuyère et l'épée au côté, accueillait les personnages de marque auxquels Napoléon daignait accorder audience. Un huissier en livrée vert et or, avec gilet blanc, culotte de soie noire, bas de soie blanche, et souliers aux boucles étincelantes, Santini d'abord, Noverraz ensuite, se tenait immobile devant la porte du salon où attendait l'Empereur.

Aujourd'hui, cette pièce délabrée trahit toutes les tristesses de l'abandon. A l'extérieur, les pans de bois sont vermoulus, à moitié pourris et très malmenés, particulièrement du côté de la tonnelle, par le vent de l'est. Les murs, à l'intérieur, avaient été originairement peints à l'huile en vert clair, avec un petit filet noir encadrant chacune des parois. Mais ce vert, sali et moisi, est devenu tellement foncé qu'il en est noir. Aussi, quand on pénètre en ce lieu, la première impression est-elle lugubre. C'est bien, on n'en doute plus, le salon funèbre qui précède une chambre mortuaire. Un seul meuble se trouve là: le haut pupitre taché d'encre qui supporte le registre des visiteurs.