De la salle d'attente on passe dans le salon, une pièce exiguë où l'Empereur recevait et tenait cercle avec sa petite cour le soir après dîner. Découvrez-vous. C'est là que Napoléon est mort, le 5 mai 1821, un peu avant le crépuscule. Entre les deux fenêtres ouvertes sur l'occident se trouvait le lit de camp sur lequel expira le captif. La place est indiquée par une petite balustrade en bois sombre, qui entoure un buste de Napoléon. Sur la cheminée, une grande glace avec un cadre dédoré et sali. Aux murs un papier commun jaunâtre à fleurs vertes, qui fut copié d'ailleurs sur le papier primitif.
Le tombeau de Napoléon aux Invalides.
Phot. en couleurs de L. Gimpel.
L'une des portes du salon donne accès dans la salle à manger, basse, à peu près obscure, qui reçoit son seul jour d'une porte ouverte sur le jardin au nord. Un affreux papier brique à ramages noisette et or tapisse les murs. Cette salle à manger communique, à gauche, avec la bibliothèque peinte en gris vert, et, à droite, avec les deux petites pièces qui formaient l'appartement de l'Empereur: cabinet de travail et chambre à coucher dont le papier tombe par morceaux. Le reste ne vaut guère qu'on en parle. Les visiteurs s'arrêtent à peine dans l'ancienne cuisine fumeuse et peuvent s'amuser à compter les trous de rats dans les parquets des logis de la suite et du personnel de service. Autour de la maison, dans les jardins parsemés de violettes pâles et de jaunes immortelles, on ne retrouve point les plates-bandes d'autrefois. Le bassin, tracé par l'Empereur l'année de sa mort, est aujourd'hui vidé, séché, lézardé. C'est une ruine au pied d'autres ruines, toute cette façade nord tourmentée par le vent qui a disjoint les pierres des murailles et brisé les carreaux des fenêtres. Un peu plus loin, la tonnelle où, les jours de beau temps, l'Empereur aimait à réunir ses derniers fidèles, n'est plus qu'un squelette lamentable autour duquel s'enroulent, tristement symboliques, des fleurs de la Passion.
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Et voilà tout ce qui, dans son actuelle misère, fut pendant cinq ans la dernière résidence impériale. Nous en sommes à ce moment critique où la masure ouverte à tous les vents, avec ses fenêtres disjointes et sans vitres, ses planchers troués par la vermine et ses coffrages pourris, ne tient plus. Une bourrasque un peu plus furieuse que les autres balaiera toute cette poussière de souvenirs. Les visiteurs des deux continents--il y a eu encore cette année sur le livre de Longwood trois cents signatures d'officiers japonais--viendront errer dans ce désastre, et ils s'indigneront non plus contre les Anglais de 1821 qui n'avaient pas su préserver ces reliques, mais contre les Français d'aujourd'hui, insoucieux de la religion de leur gloire, qui laissent s'éteindre en ces lieux la plus sublime évocation de l'âme française, malheureuse, résignée, grandie. Notre distingué confrère italien déjà cité, M. Cavicchioni, pénétré, à son retour de Sainte-Hélène, des récentes tristesses de Longwood, nous assurait qu'il venait de passer là-bas les semaines les plus impressionnées de sa vie. «On entretient et on relève, ajoutait-il, des palais impériaux et royaux. C'est fort bien. Mais il y a des palais dans toutes les capitales et il n'y a qu'un Longwood au monde. Longwood appartient à l'humanité. Ne laissons pas mourir Longwood.» Ainsi, les étrangers s'émeuvent de cet abandon que les Français, trop généralement, ignorent. Un haut personnage britannique, lord Curzon, vice-roi des Indes, ne disait-il pas, il y a deux ans, après une visite à Longwood, qu'il eût été fier de pouvoir prendre à sa charge tous les frais de cette conservation. Et soyez sûrs que, si la maison s'écroule enfin, les touristes du monde entier s'en disputeront les pierres à prix d'or.
Le conservateur que nous avons là-bas fait tout ce qu'il peut pour cacher le scandale des premières ruines. C'est un très digne, très intelligent et très accueillant fonctionnaire. Mais les 3.000 fr. annuels qu'on joint à son maigre traitement de 6.000 francs sont aussitôt absorbés par les frais de gardiennage et d'entretien superficiel. Notre administration semble ignorer que tout est hors de prix à Sainte-Hélène où il n'y a rien. Carreaux, peinture, papier doivent être envoyés de France, et il est rare que ces fournitures, malgré les demandes réitérées, arrivent à Longwood. Le sceau des domaines français date encore du Second Empire. Oui, c'est un cachet aux armes impériales--et, en la circonstance, il ne faut pas s'en plaindre--qui scelle les papiers officiels de ce fonctionnaire de la République. Mais notre conservateur ne peut point, avec ses seules ressources, boucher les trous des murs et ceux du parquet, consolider charpente, toiture et ferrures de cette maison chancelante. Bien plus--et il faut le dire--la pénurie de son budget lui interdit même de répondre aux curieux, érudits et publicistes du monde entier qui lui demandent des renseignements sur les lieux de la captivité. On a rarement vu pareille misère administrative. M. Roger a demandé son rappel. Les visiteurs de l'île regretteront ce Français courtois et instruit, auquel il faut donner un digne successeur. Et pourquoi ne serait-ce point, comme au début, un officier supérieur en retraite, qui joindrait les émoluments du conservateur à sa pension de soldat? L'éminent et vénéré général Niox, qui veille sur le somptueux sarcophage impérial, celui de l'apothéose dans la gloire des Invalides, trouverait, j'en suis persuadé, des candidats multiples à cette autre faction d'honneur auprès de la première humble sépulture et de la suprême station de l'exil, Longwood,--ce Golgotha près du Tombeau.
Albéric Cahuet.
| Devant la salle du Congrès: les membres des deux Chambres avant l'entrée en séance. | Pendant le vote: les portes de la salle gardées militairement pour empêcher la sortie des représentants. |
LA PREMIÈRE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE EN CHINE (6 OCTOBRE).
--Photographies de M. H. E. Dozon.