Le Procureur Hallers, de MM. Henry de Gorse et Louis Forest;

L'Occident, de M. Henry Kistemaeckers;

Le Veau d'or, de M. Lucien Gleize.

COURRIER DE PARIS

LE PROGRÈS DANS LE DANGER ET DANS LA MORT

Transportons-nous, si vous le voulez bien, au siècle passé.

Que pouvait-il, alors, vous arriver dans un escalier?... n'importe lequel, petit ou grand, de service ou d'honneur?.... j'entends vous arriver de fâcheux, car l'escalier, maintes fois, était le théâtre de légers événements qui n'offraient rien de pénible: causeries sur les paliers, le dos appuyé à la rampe, aventures gracieuses et inattendues, intrigues nouées au passage et dénouées... Mais je ne considère ici l'escalier que comme endroit dangereux. Le pire que l'on y risquait, c'était de faire une chute, et encore la chose était-elle malaisée et demandait-elle une certaine recherche, avec cette pente si douce, et ces marches basses, larges, profondes, ne procédant guère que dix par dix et entrecoupées de fréquents repos... oui, pour choir dans cet escalier-là, il fallait vraiment une forte résolution,--ou une extrême faiblesse! Dans les deux cas il était difficile et prétentieux de se faire beaucoup de mal. On ne roulait pas bien loin. Tout au plus allait-on décemment, si on avait l'os tendre, jusqu'à se casser un bras ou une jambe,... et puis voilà! Par exemple, cet escalier débonnaire n'avait qu'une exigence, une seule, mais à laquelle tous devaient se soumettre, on devait le monter avec ses jambes, avec ses propres jambes. Il était traditionnel et logique. Il disait: «Je suis un escalier, j'ai des marches, montez-moi.»

Voyons l'escalier d'aujourd'hui. Généralement roide, obscur et haut, il se présente comme l'ennemi déterminé des genoux et des reins. Il abrège le cardiaque et mûrit l'asthmatique. La plupart du temps il nécessite une telle dépense d'énergie qu'il semble avoir été fait pour qu'on ne le monte pas, que l'on en soit rebuté rien qu'à la vue. Pourquoi? C'est qu'il sait «qu'il y a l'ascenseur». Et même quand il a été construit bien antérieurement, à, une époque où l'ascenseur n'était pas encore inventé, l'escalier le prévoyait...! et se donnait dès ce moment les façons détachées d'un passage qui bientôt ne sera plus bon à rien, qui ne doit plus servir.

Avec cet escalier-là, plus besoin de jambes, Le podagre et le paralytique, le cul-de-jatte, l'aveugle, l'amputé, sont en quelques secondes au septième étage. Ils n'ont plus à compter les marches, ni à craindre de les manquer. Elles n'existent pas.

Apprenons maintenant ce qu'on risque en échange? La mort. Et une mort affreuse, ou, tout au moins, des accidents d'une exceptionnelle gravité... Dans l'escalier d'autrefois, vous pouviez vous laisser aller à une confiance absolue et ne penser à rien, vous étiez avec un ami. L'escalier d'aujourd'hui, c'est un ennemi avec lequel vous est interdite la moindre distraction. Si vous ouvrez par mégarde la porte palière à un mauvais moment, vous vous précipitez dans le vide de la cage. Si dans l'ascenseur vous avez le malheur d'allonger la jambe, c'est un pied coupé, sans arrêt. Vous ne cessez d'être à la merci d'une machine capable de vous jouer les plus terribles tours. On ne sort jamais d'un accident d'ascenseur sans être un tantinet broyé. Mais vous êtes chez vous trois minutes plus tôt! je suis forcé d'en convenir. Vous risquez chaque jour, et plusieurs fois par jour, votre vie pour trois minutes, pendant lesquelles vous ne faites rien et qui ne vous profitent pas. C'est le progrès.