Descendons dans la rue d'autrefois. Quels en étaient les périls divers? Le cavalier, le carrosse, le porteur de fardeaux, sans parler du pot de fleurs et de l'enseigne qui se détachaient. Il semble bien que, même en étant un flâneur inattentif, on devait cependant pouvoir sortir de chez soi exempt de toute angoisse et y rentrer intact sans s'étonner d'être encore en vie... Les voitures, lourdes et encombrantes, étaient empêchées d'aller vite dans les rues étroites et tortueuses et de surprendre le piéton, et les grandes voies, vastes et faciles à embrasser d'un coup d'oeil, permettaient au promeneur de voir venir de loin les attelages solennels. L'accident était donc rare, et presque toujours rendu impossible par l'embarras. On se disputait et on se chamaillait davantage, on criait... mais on ne se cassait que la voix.

Tandis qu'aujourd'hui la me est le lasciate ogni speranza de chaque jour, de chaque heure, de chaque minute. Le risque le plus courant que l'on y brave est celui de la mort... presque certaine... distribuée et largement répandue par l'auto sous toutes ses formes: la mort en pétarade par la motocyclette, la mort bourrue par le taxi, foudroyante et recommandée par l'auto postal, la mort en gâchis par l'autobus qui ne pardonne pas, par les camions de fer de raffineries ou d'entreprises de construction... Ah! que les anciennes voitures de laitiers qui dévalaient avec un gai fracas de casseroles rétamées le long des pentes de Belleville et de Montmartre nous semblent à présent douces et peu meurtrières. Qui ne les regrette?

Il est indéniable, par compensation, que nous allons plus vite, et que nous sommes beaucoup plus tôt rendus, même si c'est chez le pharmacien, à Beaujon, ou à la morgue. C'est le progrès.

Prenons sur la route d'autrefois la diligence. Qu'y avait-il à craindre? Qu'elle versât. Elle ne s'en privait pas, et sans doute une ou deux côtes enfoncées, quelques bonnes contusions et foulures laissaient parfois du beau voyage un désagréable souvenir. Mais, malgré tout, ces misères étaient honnêtes, presque raisonnables; elles se comprenaient, elles n'avaient rien d'effroyable et de trop inattendu. Le tout était, dans la montagne, d'éviter le précipice avec lequel on ne discute pas. A part cela on s'en tirait en se ramassant. On ne dégringolait jamais que de sa hauteur ou de celle du siège... et la preuve que ce n'était pas si grave, c'est qu'on en riait après et que les dessinateurs de ce temps nous ont laissé des centaines d'images pleines de belle humeur et de gaieté dont les chavirements de diligences ont été le motif... continuel et réjouissant, tandis que vous ne pouvez vous représenter une seconde un Carie Vernet, un Henri Monnier ou un Lami exerçant aujourd'hui sa verve à propos d'une collision de trains. Cette idée odieuse, insoutenable, ne saurait venir à personne.

Pourquoi? Parce qu'ici c'est encore et toujours la mort qui entre en scène et frappe.

Le décuplement de l'énergie et de la vitesse est une constante menace pour la vie humaine qu'il atteint et réduit. Afin de gagner quelques instants l'on se met en situation, mille fois par jour, de perdre des années. On fait meilleur marché de son existence, on joue avec à plaisir. Au lieu de laisser la mort à la place considérable, toujours exorbitante, mais un peu reculée qu'elle occupait, à certains endroits et carrefours de la destinée où l'on savait qu'il était bien difficile de ne pas la trouver, comme à un poste fatal, il semble qu'on veuille, de plus en plus, la faire entrer dans nos habitudes, dans nos moeurs, dans le programme de nos occupations et de nos travaux; on se montre soucieux de la mêler à tous nos actes, réputés jusqu'ici les plus inoffensifs, on l'engage, on l'excite, on l'invite, on la défie, on la prie à toute minute d'avancer, on lui donne partout ses entrées permanentes, on en fait son habituelle compagnie. Si encore l'on ne s'exposait ainsi qu'au risque plus fréquent d'être abattu par elle avec la prompte et loyale clémence qu'elle témoignait auparavant à ses élus, il n'y aurait que demi-mal, mais, suivant les progrès de la science, elle aussi s'est mise au niveau de son temps. Elle se «scientifise», elle se sert de la matière même et des éléments du progrès et de la découverte pour les faire contribuer à la destruction de l'homme; elle emploie, à le supplicier avant la fin, l'électricité, le feu, toutes les forces que celui-ci se targue d'avoir domptées. Embusquée dans la moindre machine imaginée et construite par l'homme, la mort ne pense plus qu'à la détraquer et la faire éclater pour punir l'homme de son orgueil, en le mutilant.

Sans vouloir donc rechercher si l'homme a tort ou non d'arracher à la science et à l'inconnu ses secrets en vue d'une perfection, d'une maîtrise et d'une domination qu'il prétend nécessaires et illimitées... sans le blâmer ni l'encourager... on peut cependant lui faire voir et toucher du doigt que le premier et le plus sur des résultats de son infernal génie est de faire progresser le danger et la mort dans des proportions inouïes, démesurées, épidémiques, de les étendre et de les vulgariser... Qu'il accepte donc avec plus de sérénité cette conséquence inévitable de sa fureur de progrès, de sa folie de puissance et de vitesse, de son déchaînement à se «surhumaniser» en tout... et quand, de plus en plus fréquentes, arrivent les catastrophes, les chutes, les collisions au-devant desquelles il a volé comme exprès... comme à un rendez-vous, qu'il cesse ensuite de s'étonner, d'être stupide et même de gémir, de dire: «Quelle horreur! Comment cela a-t-il pu se produire?» et de rechercher à côté les petites causes, dans la défectuosité du matériel... ou l'oubli du chauffeur...

Le seul chauffeur coupable ce n'est pas le pauvre diable au service de la locomotive, c'est le voyageur de toute classe, c'est vous, c'est moi, c'est l'homme en général, l'homme du train, de l'express et du rapide qu'est devenue la vie d'aujourd'hui... voilà l'unique et universel responsable des malheurs et des deuils qu'il organise avec tant de soin! Dans cette nouvelle et forcenée croisade de l'Orgueil ce n'est plus «Dieu le veut», c'est «l'Homme le veut». Alors vaille que vaille! Et tant pis pour les carbonisés et broyés de la route! de la route d'en bas ou d'en haut! Toujours plus vite! L'Homme le veut.
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

A PROPOS D'UNE PROVOCATION