Le dixième Salon de la «Gravure originale en couleurs» est ouvert pour une dizaine de jours encore. Il faut l'avoir vu. Cette exposition n'a point la prétention de nous révéler des chefs-d'oeuvre, et elle n'est pas d'ailleurs destinée à cela. Mais elle a un autre objet, qui est très intéressant aussi: elle nous montre comment l'art, en somme, peut arriver à se vulgariser artistement dans une forme où il semblait que ce fût bien difficile... Nous avions la chromo, qui était à la portée de toutes les bourses; la gravure en couleurs est moins universellement accessible, et l'on ne peut pas dire d'elle qu'elle soit «peuple». Elle est «classes moyennes». N'importe. Elle marque un admirable progrès dans l'art de mettre à la disposition d'amateurs de plus en plus nombreux de délicates jouissances, d'une qualité continuellement améliorée, et qui n'étaient, il y a peu d'années encore, que le privilège d'une élite.

La Comédie-Française a repris, comme chaque année, au seuil de l'hiver, ses soirées d'abonnement. Ses matinées du jeudi étaient, depuis quelque temps déjà, recommencées. Si j'étais chargé de montrer Paris à un étranger, je ne me presserais pas de le conduire aux soirées d'abonnement de la Comédie-Française, pas plus qu'à celles de l'Opéra. J'aurais peur qu'il en emportât l'impression que les Français d'aujourd'hui pratiquent mal, quand ils sont au théâtre, l'art d'écouter. L'Abonné est souvent inattentif; il semble même qu'à ses yeux il y ait quelque élégance à l'être. Il a payé pour tout entendre; mais il ne saurait admettre que le droit de tout entendre lui impose le devoir d'écouter tout. Le spectacle qu'on lui donne n'est pas toujours d'une irréprochable beauté; mais il faut convenir qu'il est lui-même, quelquefois,--vu de la scène, ou de loges voisines, occupées par des gens attentifs, un spectacle bien ennuyeux.

Bien plus volontiers conduirais-je mon Etranger à ces matinées du jeudi qui sont comme les fêtes hebdomadaires du Théâtre-Français, et qui sont rendues délicieuses, vraiment, par la qualité de la clientèle qu'on y voit. Clientèle de fraîche jeunesse: d'adolescents attentifs, de fillettes bien sages et pour qui ces matinées sont l'aventure, la petite folie de la semaine! De jolis visages; des toilettes dont l'élégance demeurera discrète, quelques années encore (ensuite, on verra!); un silence de cathédrale autour des mots qui viennent de la scène; une joie de kermesse à chaque baisser de rideau; ah! le gentil spectacle qui nous est donné là! Et je voudrais, pour que mon ami l'Etranger rapportât de nous, dans son pays, une opinion flatteuse tout à fait,--je voudrais le conduire, après cela, chez Lamoureux ou chez Colonne; je veux dire chez Chevillard ou chez Pierné.

Les deux grands Concerts du dimanche ont fait, le mois dernier, leur réouverture (le sixième concert des deux séries sera donné demain); après avoir vu comment notre jeunesse sait écouter une comédie, l'Etranger y verra comment nos adultes savent écouter de la musique; avec quelle docilité émue et recueillie ils se livrent à elle. Tous sont venus chercher là l'émotion qui amuse, ou qui exalte, ou qui apaise; car, parmi tant de sensibilités assemblées, il n'y en a pas une à qui l'orchestre ne dise, à un moment donné, la phrase qu'elle avait besoin d'entendre, et qu'elle se rappellera... On vante le recueillement de certaines foules allemandes, au concert; il ne saurait être plus profond, plus émouvant que ne l'est, depuis cinquante ans--depuis Pasdeloup, le bon prophète!--celui des foules de Paris!

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Une bonne nouvelle. Le musée Galliéra qui organise en ce moment, comme tous les ans, à l'automne, son «Exposition générale d'art appliqué», annonce pour 1914 une Exposition spéciale dont l'intérêt sera grand.

On sait que, depuis 1902, le musée Galliéra a organisé, chaque année--à côté des collections qui constituent le fonds permanent de ses richesses--des expositions spéciales, qui étaient chaque fois, dans l'ordre des Arts appliqués à l'industrie, consacré à un objet différent. Le musée Galliéra nous a donné successivement les expositions de la Reliure, de l'Ivoire, de la Dentelle, du Fer forgé, de la Soie, de la Porcelaine, de la Parure précieuse de la Femme, du Papier et de la toile imprimés et pochés, de la Verrerie, des Grès, de la Broderie; et, cette année, la délicieuse et si amusante Exposition de l'Art pour l'enfance, qui vient de finir, et à laquelle succède celle dont j'ai parlé plus haut: l'Exposition générale d'Art appliqué à laquelle M. Eugène Delard, le si dévoué conservateur du Musée, pourvoit au moyen de ses collections permanentes. C'est cette Exposition que suivra, au printemps prochain, la quatorzième Exposition spéciale de Galliéra. Elle aura pour sujet: «la Statuette», et «le Meuble destiné à la faire valoir».

On voudrait, par cette Exposition, montrer le rôle décoratif de la Statuette, et à quels ingénieux emplois peut être affectée, dans nos intérieurs d'art modernes, la «petite Sculpture». Voilà un thème excellent!

J'ai déjà dit quels services nos musées municipaux rendent à l'Art, et quels intéressants spectacles ils nous donnent. Comme on souhaiterait que la Ville de Paris apportât au nettoyage de ses rues et à l'administration de ses ordures ménagères une intelligence égale à celle qu'elle déploie dans le gouvernement de ses musées!
Un Parisien.

AGENDA (15-22 novembre 1913)