PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS
Deux façades de briques, dressées de chaque côté de la rue, l'une en face de l'autre, et pavoisées de drapeaux. Les grilles des maisons-soeurs sont grandes ouvertes, et laissent passer des hommes qu'on salue et sur qui la légion des photographes braque ses objectifs. Une animation grave emplit la rue. Mouvements de police. Affluence d'autos. Puis, soudain, la petite fièvre qu'on voit se produire à la minute où l'arrivée du Chef est annoncée;--où Il passe, salue, descend de voiture... Pas un cri; mais des casquettes et des chapeaux soulevés, et, dans la foule, le brouhaha déférent, contenu, autour duquel on voit les opérateurs de cinémas tourner éperdument leurs manivelles.
C'est M. Poincaré, venu rue Dutot pour célébrer «dans l'intimité» le vingt-cinquième anniversaire de l'Institut Pasteur. Cent personnes à peine sont là qui l'attendent; cent hommes seulement, mais dont on peut dire que chacun d'eux est, dans l'État, «quelque chose», ou quelqu'un. Parmi cette élite, va et vient «le maître de la maison»; maigre, mince et long, sous la redingote noire boutonnée, le cache-nez de tricot blanc épingle sous la pointe de la barbe grise; et, sur le crâne, l'étroite calotte noire qu'il n'ôtera que pour recevoir son hôte, le conduire aux laboratoires, à l'amphithéâtre et, là, lire devant lui le bilan de l'oeuvre accomplie;--de l'oeuvre continuée depuis vingt-cinq ans, derrière ces murs de briques, dans une paix de couvent provincial... Roux, le premier des plus grands disciples de Pasteur,--évoquant le souvenir et traçant l'histoire des prodigieuses conquêtes réalisées depuis vingt-cinq ans, dans cette maison de faubourg, dont la plupart des Parisiens ne sont jamais venus regarder la façade... voilà un spectacle que n'oublieront pas ceux qui en furent témoins. Il parlait d'une voix unie, froide et voilée, et l'accent ne s'échauffa et la main qui tenait les feuillets ne trembla un peu que dans l'instant où il cita les camarades tombés au champ d'honneur, les morts «de la maison»...
J'ai demandé à l'un des savants qui l'administrent: «Un étranger peut-il visiter l'Institut Pasteur?» Il a souri, et m'a répondu: «En principe, non. En fait... non et oui. Cela dépend de l'étranger; du jour; de l'heure qu'il est... Pour ces choses-là, il n'y a qu'à consulter Jupille.»
Et il me montrait, à côté de la grille d'entrée, le gardien Jupille, en uniforme,--l'ancien petit berger, sauvé par Pasteur il y a vingt-huit ans.
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Sans doute, madame, vous êtes allée déjà au Salon d'automne? Je veux dire que vous en avez vu, il y a huit jours, le vernissage, ainsi qu'il convient à toute personne soucieuse d'emboîter le pas, exactement, à l'Actualité? Eh bien, il y faut retourner. Il faut aller voir, au Grand Palais, les décorateurs, qui ne présentent pas, cette année, moins de quarante ensembles, et qui n'étaient pas prêts samedi dernier. Ils promettent à leurs amis un petit vernissage complémentaire; leur vernissage, à eux. Bonne occasion de revoir un peu plus commodément une Exposition que la cohue rendait, l'autre jour, à peu près inaccessible, et qui vaut d'être, en certaines parties, regardée attentivement. Mais essayez donc d'être attentif à quelque chose, au milieu d'une foule venue au Salon d'automne, pour l'inaugurer! Je ne dis pas que le spectacle soit déplaisant. Il n'est jamais désagréable de rencontrer de la gaieté sur vingt mille visages à la fois, et il est certain qu'il n'y a pas d'endroit à Paris où règne une bonne humeur plus générale qu'en ce Grand Palais, durant les semaines où la Jeune-Peinture (nous avons nos Jeunes-Peintres comme d'autres leurs Jeunes-Turcs) y déploie ses audaces ingénues et ses laborieuses improvisations. Mais tout de même «ils sont trop», ceux qui narguent, sourient, font des mots ou s'esclaffent, et l'on aimerait bien pouvoir goûter, autrement qu'en une bousculade de fête foraine, le plaisir qu'offrent aux yeux et à l'esprit certaines oeuvres,--égarées ici, on ne sait comment, ni pourquoi. Oeuvres de vivants (et de vivants pleins de santé!) dont le talent éclate au milieu de tant de médiocrités burlesques, et semble venir au-devant du passant pour le rassurer: «Repose-toi, mon ami. Cesse de rire une minute, et regarde-moi. Et conviens que nous sommes, dans cette maison-ci, quelques-uns qui n'avons pas perdu la tête tout à fait...»
Et puis il y a les morts. Le Salon d'automne nous donne, cette année, trois intéressantes Rétrospectives: celles de Georges Lopisgisch, l'exquis fleuriste, du sculpteur Rodo, de François Bonhomé, le peintre des hauts fourneaux. A signaler aussi exposition du Livre, égayée de délicieux albums enfantins; l'exposition très amusante d'art populaire russe; et enfin de très précieux «apports» de la Céramique et de la Sculpture... Au total, il semble bien que ce Salon s'assagisse, qu'un peu plus de raison le pénètre, d'automne en automne. On y hurle encore, écrivait ces jours-ci M. Arsène Alexandre, «mais on y hurle paisiblement».
C'est autant de gagné.
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