LE PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE
Aux termes du testament de M. Nobel, le prix de littérature doit être attribué par l'Académie suédoise à la personne qui, dans l'année immédiatement précédente, a donné l'oeuvre idéaliste la plus distinguée. Cette fois l'attribution du prix répond exactement au désir du testateur: Gitanjali--ou Offrandes poétiques--est bien l'oeuvre la plus idéaliste qui ait été publiée depuis longtemps.
Le poète hindou Rabindranath Tagore.
--Phot. Elliott et Fry.
L'auteur, Rabindranath Tagore, a été appelé le prophète du nationalisme hindou; dans son pays natal, de Bombay, aux confins de la Birmanie et des sources du Gange à Colombo de Ceylan, il est connu de tous ses compatriotes, qu'ils appartiennent aux castes les plus nobles ou aux plus inférieures. Lui-même appartient à une des plus anciennes familles du Bengale. Son grand-père, le prince Dwarkanath Tagore, visita l'Europe et fut reçu par la reine Victoria; son père est le Maharshi Debendranath Tagore (maharshi signifie «grand sage»). Il a trois frères et trois soeurs qui se sont acquis une renommée locale; l'un d'eux est un fameux philosophe: Les écureuils descendent des branches et grimpent sur ses genoux, et les oiseaux se posent sur ses mains.»
Rabindranath Tagore est né en 1861, à Calcutta. A dix-huit ans, il composa les paroles et la musique d'un drame lyrique, que suivirent des pièces de théâtre, des romans, des nouvelles, des poèmes. Entre temps, il vint à Londres pour y étudier le droit, mais il s'en dégoûta bien vite et retourna aux Indes où il s'adonna tout entier à son art. En outre, il a fondé à Bolepur, près de Calcutta, une école fréquentée par plus de 200 élèves. Il a créé lui-même les méthodes d'enseignement; sous sa direction, des maîtres formés par lui font étudier les élèves en plein air.
L'oeuvre de Rabindranath Tagore n'est connue en Europe que par les traductions anglaises qu'il a faites lui-même, et par les fragments traduits en français et publiés en juillet dernier dans le «Mercure de France». La version anglaise est en prose rythmée, si simple et d'expression si choisie et si précise que le sens n'est jamais obscurci et qu'elle exprime admirablement l'accord de l'idée et de l'émotion provoquée par la contemplation méditative de l'univers. A les lire lentement et à haute voix, ces poèmes révèlent toute leur beauté et on les sent composés par un musicien, par un artiste familier avec une musique plus subtile que la nôtre. Dans l'original, ces poèmes se chantent. Les airs et les paroles sont intimement alliés; certains «modes» de cette musique ont une signification particulière: les uns s'emploient pour les chants du soir, les autres pour les chants de l'aube, d'autres encore pendant la saison des pluies, de sorte qu'un Hindou reconnaît, dès la première mesure, l'atmosphère et le lieu du poème.
Aucun poète n'a exprimé aussi puissamment l'intimité de l'âme humaine et de la nature, tout en professant une philosophie aussi claire et aussi vaste. Ce mysticisme lyrique est d'une élévation incomparable; on y trouve des accents passionnés qui rappellent le Cantique des Cantiques, des accents d'allégresse et d'espoir qui dépassent tout ce qu'offrent les prophètes ou les psaumes de David. Le chant de ce poète est épuré de toute intonation de douleur ou de regret, de tristesse ou de crainte. C'est la pure lumière de la vie spirituelle qui se marie au chant harmonieux de la beauté parfaite.
Henry-D. Davray.
Nous citerons ici, à titre d'exemples, trois fragments de poèmes inédits de M. Tagore traduits par M. Henry-D. Davray: