Veut-on savoir ce qu'il pense des Américains, et de ces États-Unis qui entendent mettre fin, aujourd'hui, à sa carrière? Voici un témoignage, resté jusqu'ici inédit en France. Ce sont les propos, à peu près textuels, échappés au général Huerta, à la fin du banquet que lui offrait, l'année dernière, la ville de Mexico, au moment de son départ pour le front de bataille dans l'État de Chihuahua.
«Si les États-Unis allaient un jour intervenir?» lui disait-on. Et Huerta s'indigna:
«Je n'ai pas peur des Gringoes!... Aucun Mexicain n'en a peur. Sans la trahison du président Santa-Anna, qui se vendit aux Américains en 1847, nous aurions battu les Yankees, comme sûrement nous les battrons la prochaine fois! Qu'ils passent seulement le rio Bravo! Nous les renverrons chez eux la tête en sang.--Nous autres, Mexicains, nous ne craignons personne. N'avons-nous pas battu les Espagnols? et les Français, les Autrichiens, les Belges, et tous les aventuriers étrangers venus chez nous à la suite de Maximilien?... Il n'existe, d'ailleurs, que deux nations, à côté de notre vieux peuple aztèque. Ce sont l'Angleterre et le Japon. Les États-Unis sont une olla-podrida de peuples... Un de ces jours, l'Angleterre, le Japon et le Mexique marcheront ensemble, et ce sera la fin des États-Unis.»
L'année dernière, le président Madero envoyait Huerta contre l'insurgé Orozco et ses rebelles. Après le premier combat victorieux--où il y eut en tout, des deux côtés, 200 morts et blessés--le général Huerta, dans un bulletin de victoire plus qu'enthousiaste, déclarait que c'était «la plus terrible bataille qui ait été livrée, dans l'hémisphère américain, depuis cinquante ans!» Et Vittoriano Huerta reste, pour ses partisans, le «Héros de Bachimba», où le 13 juillet 1912, il défit Paschal Orozco --avec 10.000 hommes contre 3.500--après un duel d'artillerie de dix heures--qui tua quatorze rebelles.
Une dernière anecdote achève de peindre le général Huerta. Il n'a jamais pardonné, en véritable Indien, à Madero, alors simple citoyen, de s'être interposé pour négocier avec les rebelles, à Cuernavaca. «S'il veut traiter, qu'il vienne d'abord m'en demander permission!» s'écriait Huerta devant son état-major, à l'hôtel Bellavista, où il était attablé devant une bouteille de cognac. Une heure après, avec le flegme de l'Indien cauteleux, il allait, suivi de son état-major, en grand uniforme, rendre, à la maison du gouverneur, ses respects à senor Madero.
Quelque temps avant la catastrophe qui allait lui coûter la vie, l'infortuné président Madero déclarait ouvertement à l'ambassadeur des États-Unis, M. Wilson, qu'il avait de graves raisons pour suspecter la loyauté du général Huerta.
On sait, aujourd'hui, et l'on comprend l'attitude des États-Unis en face du gouvernement de Vittoriano Huerta.
E. de Morsier.
LE BAPTÊME DE LA LIGNE
(Voir notre gravure, page 399.)
Quels souvenirs ces mots «baptême de la ligne» éveilleront dans les mémoires des hommes qui prirent le goût de lire avant l'invention du roman policier! Mais les enfants d'à présent ont-ils seulement feuilleté Robert-Robert, et connurent-ils les frissons de Toussaint Lavenette au passage de la ligne? Sinon, ils ne savent pas de quelles émotions ils sont privés. Les pittoresques, les amusants récits que c'étaient, dans les romans d'aventure de notre jeunesse, ceux qui décrivaient cette burlesque cérémonie: la descente des hunes du courrier, la veille du grand jour; l'arrivée, par le même chemin du ciel, du «père Trois Piques» et de sa jeune épouse,--et puis, le bain, dans la baille aménagée à cet usage, des passagers et des matelots qui passaient pour la première fois l'Equateur... Or, tout cela, on est heureusement surpris de le constater, a été conservé scrupuleusement dans notre marine de guerre, gardienne fidèle des bonnes traditions, et l'on peut voir par cette photographie prise il y a quelque temps sur la Jeanne-d'Arc, croiseur-école des aspirants, au cours d'un voyage, entre Madère et Rio de Janeiro, que les novices de la mer sont baptisés selon tous les rites que subirent, de bonne humeur, leurs devanciers. C'est une journée de repos, de détente au milieu des occupations sévères du bord. Le lendemain, la discipline reprend ses droits et chacun se remet à son devoir.