COURRIER DE PARIS
ADIEUX AUX DÉCORS DU PASSÉ
Il suffit de quitter Paris pendant plusieurs mois pour s'apercevoir, à la rentrée, des énormes changements qui chaque année s'y opèrent en notre absence avec une rapidité et une audace surprenantes. Ils nous frappent et nous blessent chaque fois en nous laissant un fonds de triste colère. Sans doute, quand le mal se fait devant nous, sous nos yeux, nous sommes atteints, mais pas de la même façon... tandis que, si nous le trouvons accompli à notre retour, il nous semble --circonstance aggravante--que l'on ait profité de notre éloignement pour le commettre avec plus d'effronterie et de malice.
Voici les Champs-Elysées. Jamais je n'ai mieux senti qu'en les revoyant la semaine dernière la transformation qu'ils ont commencé depuis dix ans de subir.
A peine appréciable d'abord, entamée avec mesure et timidité, puis, mettant bientôt dans sa marche un sans-gêne assuré de toutes les protections, l'oeuvre néfaste est aujourd'hui--sinon totalement et en fait--du moins moralement achevée et couronnée. Les Champs-Elysées ont vécu, et ce qui existe à la place est tout autre chose qui ne les rappelle en rien. L'avenue des Champs-Elysées est morte, et c'est maintenant le boulevard des Champs-Elysées. Pendant quarante-cinq ans de notre vie qui portent le nom d'hier, ce beau chemin fut une allée d'honneur, une avenue de parc impérial, vaste, déserte à certains moments, et qui, même avec de la foule, ne paraissait jamais tout à fait remplie, une voie spacieuse, solennelle, fière et jolie, et dont les arbres étaient la note dominante. On pouvait croire qu'il n'y avait pas de maisons... Et, quand elles se révélaient, c'était mieux que des maisons: des hôtels, qui se tenaient un peu en arrière, comme exprès, bien rangés au second plan. On eût dit qu'ils montaient la garde.
Une majesté charmante, une grâce paisible et toute particulière ennoblissaient cette promenade. Elle respirait le calme et le luxe tranquille. Même à ses heures de plus vive animation, elle n'était pas bruyante et désordonnée. On la comprenait. Elle avait un sens qui s'imposait dans la clarté des grandes lignes. On pouvait s'imaginer qu'elle avait été faite d'un coup, qu'elle était la réalisation, lointaine et soudaine, d'un dessein bien préparé, tellement elle offrait, dans son ensemble, sa perspective, et le fondu de toutes ses parties, une harmonieuse distinction. Monter et descendre cette belle voie «appienne» de verdure, d'où étaient absentes l'image et l'idée des tombeaux, et qui ne s'imposait que comme le riant décor de la vie, de la vie aimable, enivrante, facile, toute droite, et de pente douce, avec un portique de gloire et des horizons rassurants à ses extrémités... constituait une des plus profondes joies quotidiennes pour le Parisien voluptueux de sa ville. Les Champs-Elysées étaient le centre et le jardin de sa pensée. Il ne craignait pas de faire un détour--en allant à son devoir ou à sa folie--pour goûter le plaisir de les suivre ou de les traverser, d'en attraper au moins un bout. C'était une espèce de bain rafraîchissant qu'il prenait chaque fois dans une incroyable détente. Ces Champs-Elysées-là n'éveillaient aucune idée commerciale. Les seules boutiques de l'avenue--dont on n'avait pas le coeur de lui faire un reproche, tant leur modestie s'affirmait touchante et gentille--étaient ces petites constructions de bois découpé où des marchandes en bonnet et à fichus de laine noire... qui avaient l'air un peu parentes des «femmes aux chaises» des églises (n'étaient-ce pas les mêmes?), vendaient des sucres d'orge verts et des biscuits roses, des toupies lie de vin couleur d'oeuf dur et des fouets de postillon dont les pompons de laine semblaient avoir été pris au trousseau des bébés qui les agitaient innocemment. Rien n'était plus facile que de s'isoler et de s'asseoir à l'écart pour lire, ou penser, si le spectacle de la chaussée sillonnée de brillants équipages vous semblait une fatigue ou une dissipation trop prolongée. Enfin, les Champs-Elysées donnaient bien l'impression d'une promenade réservée, d'un salon, d'un palais de verdure, d'une route magnifique et souveraine tracée au milieu de Paris pour procurer à ceux qui s'y engageaient une satisfaction de la plus haute et de la plus rare qualité.
Qu'est devenu aujourd'hui ce lieu incomparable? Qu'en a-t-on fait et laissé faire? Un boulevard... qui garde sans doute encore çà et là un peu de la beauté de ses premiers aspects. Mais l'ensemble est atteint et gâché. Les lignes sont rompues. Le commerce, en l'envahissant, lui a retiré son désintéressement et sa fierté. Il en est des Champs-Elysées comme de la place Vendôme et de tant d'autres endroits sur lesquels est venue s'abattre la hideuse réclame, la publicité outrancière par l'affiche, par l'abus des violentes couleurs, des formes excessives, par l'éclairage extravagant et la pétarade des feux,... par tous les procédés nouveaux enfin qui font de nos rues d'aveuglants champs de foire, des Luna-Park et des Magic-City... des décors d'Exposition universelle un jour de fête de nuit. On cherche malgré soi les chevaux de bois à vapeur et les montagnes russes... Je me représente un défunt d'il y a seulement vingt ans, ramené brusquement à la vie... et au rond-point... vers les six heures... Il ne sait pas où il est: il ne reconnaît rien... Il voit des maisons de sept étages à dômes, à coupoles, à minarets, toute une architecture qui semble le résultat classé d'un concours d'incohérence et de laideur, il voit des inscriptions en lettres de feu, fixes, bicolores, multicolores, alternantes, giratoires et en spirales, éclatant et courant le long des maisons, à tous les étages, dans tous les sens, horizontalement, verticalement, en oblique... il voit des théâtres, des cinémas, des terrasses de café, des magasins d'auto, de chemiserie, d'articles anglais... il voit des panneaux de toile où un enfant de deux ans de vingt mètres de haut, tout nu, avec un nombril grand comme une horloge de gare, glorifie un savon... il voit des hôtels cosmopolites d'une telle élévation que l'Arc de triomphe, écrasé par leur voisinage, n'est plus qu'une petite curiosité pour les amateurs de Vieux Paris, moins qu'une porte Saint-Denis ou Saint-Martin... il est alors ahuri, terrifié; «mais qu'est-ce que c'est que tout ça? qu'est-ce qui se passe?» et quand on lui répond: «Il ne se passe rien, c'est la vie ordinaire, courante. Vous êtes dans les Champs-Elysées», il tombe à la renverse et remeurt de saisissement.
Je ne voudrais pas que l'on crût que je méconnais les beautés du progrès, les efforts de l'activité humaine et des temps nouveaux. Je pense qu'il faut être de son époque et qu'il y a là un devoir, douloureux parfois, mais qu'il convient de remplir, et que c'est mal se comporter que de mettre des bâtons dans les roues, et de se livrer à un dénigrement systématique, à des railleries ou à des plaintes faciles au lieu d'encourager un mouvement nécessaire, qui n'existe pas par hasard mais parce qu'il a ses raisons lointaines, ses causes puissantes, irrésistibles, et qu'il vaut mieux en somme essayer de le diriger que de prétendre l'arrêter, ce qui est folie. Mais, ceci accordé, il y a une chose qui me heurte et que je ne comprends pas, c'est la résolution, le parti pris d'abîmer toute beauté acquise et reconnue, consacrée par l'admiration générale, pour les besoins de n'importe quelle entreprise commerciale et industrielle, de toute affaire au bout de laquelle est le gain. Faut-il donc absolument pour que d'honorables commerçants attirent l'attention sur eux et leurs produits et les écoulent mieux, que des lettres d'or et des tableaux démesurés couvrent les murs des édifices sur les places de Notre-Dame des Victoires et Vendôme,... et ailleurs? Pourquoi choisir précisément ces endroits réputés et longtemps respectés? J'entends la réponse des intéressés: Nous ne les choisissons pas, nous les habitons, nous sommes chez nous... Je réplique: Non. Vous êtes chez vous dedans, mais pas dehors. La façade est à tous, elle est à moi. Il y a des servitudes de bruit et de tapage... On n'a pas le droit de faire partir dans la rue des bombes, même inoffensives, ni des pétards... ni de se masser, de se rassembler, ni de hurler sans raison, ni de sonner des cloches, ni de faire scandale de quelque façon que ce soit. Pourquoi n'y a-t-il pas des servitudes pour les yeux comme il y en a pour les oreilles?... pourquoi l'obsession, la persécution par le panneau-réclame et l'inscription fulgurante sont-elles tolérées? Si vingt personnes, dès que je sors, s'attachaient à mes pas, pour me crier pendant des heures le nom d'un bouillon ou d'une oxygénée, je n'aurais qu'à appeler des agents et on les arrêterait... et cependant ce même bouillon et cette même oxygénée ont le droit de s'attacher à mes yeux sur tous les murs et de forcer mes regards, de me suivre, quand je marche, sans que je puisse éviter cet attentat quotidien. Voilà qui est incroyable.
Mais à quoi bon répéter ces choses cent fois dites, et se lamenter!
Il n'y a plus rien à faire qu'à subir, impassible et serein, l'invasion de la voie publique par la laideur. Toutes les protestations, toutes les indignations ne produiront pas d'autre effet que d'augmenter le mal et de le déchaîner... Il faut prendre son parti des affiches, des gratte-ciel, des cacophonies de lumière sur les façades, des imageries canaques sur les pans de murs, de tout enfin, et dire adieu aux beautés de site et de paysage, à toutes les harmonies décoratives d'architecture, de vue, de perspective, qui disparaissent les unes après les autres, spécialement visées et attaquées par la Laideur dans un duel à mort, où elles ne peuvent plus se défendre. Jouissons avec un égoïsme désolé des derniers tableaux, des derniers dioramas, des derniers aspects attachants et chargés de passé que nous donne encore en de certains endroits oubliés ou mal connus Paris saccagé, livré aux apaches de la réclame personnelle, aux barbares de la publicité. Ne nous vantons pas surtout de ces vestiges, conservés par le hasard pieux, car, si nous avions le malheur d'en parler... dès le lendemain, on trouverait un prétexte pour les souiller ou les anéantir. La laideur est à tous les coins de rues, on ne voit qu'elle, débordante, stupide, altière. Avant cinq ans la place de la Concorde commencera d'entrer en agonie.
Henri Lavedan.