Cette Tour, qui doit être le chef-d'oeuvre de l'art de l'ingénieur, repose sur une base circulaire au centre du square des Congrès scientifiques. Elle s'élève à une hauteur de 320 mètres sur environ 100 mètres de largeur à la base. Les eaux de la «Fontaine de Vie», qui coulent d'une extrémité à l'autre de l'avenue des Nations, baignent ses abords. On l'atteint en franchissant quatre ponts monumentaux qui accèdent à une terrasse formant le rez-de-chaussée et où se développe une salle circulaire dont le plafond en coupole a 40 mètres de hauteur.

De ce rez-de-chaussée, vingt-quatre ascenseurs conduisent à une seconde terrasse sur laquelle s'ouvre une salle plus petite. Puis la Tour s'élance d'un seul jet, offrant une quarantaine d'étages desservis par seize ascenseurs, et qui pourraient être affectés à des ensembles complets de bureaux.

Le soubassement de la Tour communique directement avec deux embranchements du chemin de fer souterrain, dont trois stations s'ouvrent sur le square des Congrès. Un de ces embranchements relie tous les édifices importants de l'ensemble du Centre Mondial; l'autre, à un niveau inférieur, conduit à tous les quartiers de la ville et aboutit à la Grande Gare.

Enfin, le sous-sol, de proportions colossales, serait consacré à l'installation de machines typographiques assez puissantes pour exécuter la tâche d'une Presse mondiale publiant des journaux, sans arrêt et dans des langues diverses. Des ascenseurs relient cette imprimerie à quatre pavillons d'angle, hauts chacun de sept étages, qui servent de contreforts à la masse de la Tour et qui offriraient des bureaux particuliers aux délégués de la presse de tous les pays.

Un groupe accessoire constituerait le Centre civique: six quartiers bourgeois, construits en échiquier, «comme en Amérique», et pouvant contenir chacun de 100.000 à 120.000 âmes, rayonneraient autour de la zone administrative et commerciale, cette dernière «un peu resserrée, pour la commodité des échanges».

Le Centre Mondial serait placé sous un climat tempéré, de préférence au bord de la mer, pour faciliter des randonnées vers tous les points du globe.

Au dire de l'auteur, des sites propices abondent sur la côte de l'Atlantique, entre Panama et la Nouvelle-Angleterre, nom sous lequel on désignait jadis la région où prospèrent aujourd'hui New-York et Boston. Les rives de la Méditerranée offrent également des points favorables: en France, près de Fréjus; en Italie, à l'embouchure du Tibre; en Espagne, en Tunisie, en Tripolitaine. Si l'on préfère l'intérieur du continent, on pourra choisir la Belgique, la Hollande, la Suisse; en France, M. d'Estournelles de Constant préconise les environs de Pontoise.

Devant un tel projet, dont nous n'avons fait que résumer les grandes lignes, on ne sait s'il faut admirer davantage la foi généreuse de l'auteur ou le talent dépensé par lui et par ses collaborateurs pour une oeuvre qui ne nous paraît guère susceptible de voir le jour dans un avenir rapproché.

Ce n'est pas à notre époque de concurrence intensive que les gouvernements consentiront à aliéner les bénéfices de leur activité propre, dans une branche quelconque, au profit d'une cité cosmopolite créée hors de leurs frontières. D'ailleurs, si une telle centralisation paraît difficile à réaliser, ses avantages restent fort discutables. Au point de vue commercial et économique, par exemple, on ne saurait, par une simple organisation administrative, fût-elle internationale, modifier les courants créés au cours des siècles à la faveur des situations géographiques, de la répartition des matières premières et du développement industriel des divers pays. Quant à la centralisation artistique mondiale, elle aurait pour conséquence d'engendrer une formule banale faisant rapidement disparaître le génie de chaque race.

D'ailleurs, à quoi bon cette création: Paris n'est-il pas, ne sera-t-il pas encore longtemps, et toujours, espérons-le, comme centre scientifique et centre d'art, dès lors, comme centre mondial, the beast in the world?
F. Honoré.