Mme Lévy (76 ans), qui fut brutalisée chez
elle par les soldats.

Charles Blank, l'infirme frappé d'un coup de
sabre par le lieutenant von Forstner.

Le sergent Hôflich, qui offrit trois marks
pour «la peau d'un Alsacien».

LES ÉVÉNEMENTS DE SAVERNE

Et d'abord on avait, à Saverne, la certitude que les paroles outrageantes reprochées au lieutenant von Forstner avaient bien été prononcées par lui. Douze recrues en avaient témoigné, à la grande fureur de l'autorité militaire qui avait vu, dans cette «indiscrétion», une manière de complot de caserne et qui, en attendant d'autres sanctions plus dures, avait changé de garnison les soldats alsaciens et mis d'office à la retraite l'adjudant Baillet, malgré ses quatorze ans de bons et loyaux services. Ces mesures, naturellement, n'avaient pu

M. Lucien Kahn, arrêté pour avoir ri. qu'augmenter l'irritation locale. Sans doute, le lieutenant von Forstner eût-il été sage en évitant, en ces circonstances, de paraître dans les rues de Saverne. Il s'y montra néanmoins, mais avec une escorte, quelque peu ridicule, de quatre hommes armés, qui l'accompagnèrent partout, au restaurant, au bureau de tabac, et chez le marchand de chocolat. Des gamins--comme en tous pays--ne manquèrent point de suivre les soldats et se réjouirent, sans discrétion, de voir un herr lieutenant aussi bien protégé. Leur rire, ce rire d'Alsace qui déplaît si fort aux immigrés, exaspéra M. von Forstner et ses camarades. Une première fois, le 26 novembre au soir, un lieutenant du 99e, nommé Schadt, en revenant d'un banquet d'officiers, avec l'inévitable von Forstner, avait fait sortir la garde de la caserne pour arrêter les gens qui riaient sur le passage des officiers: d'où l'arrestation d'un apprenti boulanger et d'un paisible agent de banque, M. Lucien Kahn, que le sous-préfet fit remettre en liberté dans la soirée. Mais cette sorte d'agression préludait à des événements plus graves. Le lendemain, en effet, vers les 7 heures du soir, le lieutenant von Forstner, quittant la caserne avec son escorte de soldats, retrouva du même coup son cortège de gamins, qui, de plus en plus fort, criaient à la chien-lit. Le lieutenant Schadt fit aussitôt sortir du corps de garde 80 soldats en armes, et le colonel von Reutter, accouru, ordonna lui-même aux tambours de battre la charge. Il n'y avait cependant, hors les enfants, que de rares curieux, quatre ou cinq paisibles badauds sur lesquels se ruèrent les soldats. Huit hommes envahirent même, on ne sait trop pourquoi, une maison voisine, firent irruption dans l'appartement occupé par un menuisier nommé Lévy qu'ils arrêtèrent après avoir brutalisé de la façon la plus odieuse sa mère, une octogénaire infirme qui, peut-être, «avait ri». Mais cet exploit ne devait être ni le dernier ni le plus fort. A ce moment en effet, les juges de Saverne et le procureur impérial sortaient du palais de justice, après une audience prolongée. Le lieutenant Schadt, qui avait organisé la chasse à l'homme, fit arrêter le procureur impérial lui-même et l'un des juges, malgré leurs véhémentes protestations. Ces prisonniers, comme l'on pense, ne furent pas longtemps retenus, mais ce fait, inouï, donne la mesure du sang-froid des troupes de Saverne. De paisibles citoyens, cette nuit-là, des enfants, couchèrent dans les locaux disciplinaires, tandis que se préparaient les protestations indignées que, dès le lendemain, le président du tribunal et le corps municipal télégraphiaient, le premier au ministre de la Justice, et le second au Reichstag.