|
Le lieutenant von Forstner sortant du bureau de tabac
devant lequel l'attendait son escorte. --Instantané R. Weil, pris à 4 heures du soir. | Une patrouille sortant de la caserne, ancien château de Rohan. Phot. A. Merckling. |
Le conseiller de justice
Kalisch, qui fut arrêté,
le conseiller Beemelmans
et un de leurs amis.
La dépêche de la municipalité de Saverne réclamant la protection des lois pour la population civile contre les excès des militaires fut lue au Reichstag, le 1er décembre, par le président Kaempf au milieu d'une émotion profonde. Le groupe des députés alsaciens-lorrains prit texte de cette protestation pour interpeller le chancelier, qui se contenta, ce jour-là, de répondre qu'une enquête étant ouverte il fallait en attendre le résultat. Or, voici que, le lendemain même de cette prise de contact, une singulière nouvelle vint mettre le comble à l'exaspération des députés. On apprenait, en effet, que M. von Forstner--cet «énergumène», comme on l'appelle couramment au Reichstag--avait, dans la matinée, au cours d'une promenade militaire avec sa compagnie, blessé à la tête à coups de sabre un jeune cordonnier infirme, du nom de Charles Blank. Le rapport officiel disait que des gamins avaient entouré les soldats dans la traversée de Dettwiller, à l'ouest de Saverne, et que le lieutenant avait dû leur faire donner la chasse par trente de ses hommes. Les enfants, plus agiles, avaient échappé aisément, gaiement. Et, sans doute pour ne point revenir les mains vides, les soldats--avec ce même discernement qui leur avait fait arrêter un procureur impérial--étaient tombés sur un passant peu valide, puisqu'il avait un pied bot, mais qui, néanmoins, se débattit comme un diable. Eut-il un geste menaçant? On ne sait trop ce qu'il faut croire de la version officielle. Ce qu'il y a de certain, c'est que le terrible lieutenant n'hésita pas à se servir de ses armes contre cet homme désarmé, et le malheureux infirme fut conduit, la tête en sang, chez le bourgmestre de Dettwiller qui le prit aussitôt sous sa protection.
LES JOURNÉES TROUBLÉES DE SAVERNE.
--Lecture publique de la proclamation de la municipalité, recommandant aux habitants de s'abstenir de toute manifestation et de rester chez eux le soir venu.--
Phot. A. Dahlet.]
Le lieut. von Forstner. Une promenade du lieutenant von Forstner dans les rues de Saverne.
Le lendemain 3 décembre, au Reichstag, en d'éloquentes protestations, M. Fehrenbach, député du centre, après avoir parlé du préjudice moral énorme causé par ces incidents à l'empire, affirma que «si jamais L'autorité militaire devait l'emporter sur l'autorité civile, c'en serait fini de l'Allemagne»; et M. von Calker, député national-libéral et professeur à l'université de Strasbourg, déclara que tous les résultats obtenus par la politique de réconciliation en Alsace-Lorraine étaient désormais «fichus». La réponse embarrassée du chancelier, l'attitude dédaigneuse du ministre de la Guerre, accrurent l'irritation très générale de l'assemblée, et, le 4 décembre, dans ce pays au régime presque absolu, et dont le peuple est le plus militariste du monde, on vit les nationalistes et les centristes s'allier aux radicaux et aux socialistes pour exprimer à une immense majorité (293 voix contre 54), à propos des incidents militaires de Saverne, leur méfiance envers le chancelier de l'empire.