LE PEINTRE DE LA VIE SOUS-MARINE
M. MATHURIN MÉHEUT
M. Mathurin Méheut n'était connu, jusqu'à présent, que d'un petit nombre. Si deux recueils de documents d'art, l'Encyclopédie de la Plante et les Etudes d'animaux, l'avaient placé très haut dans l'estime de maîtres décorateurs tels que M. Eugène Grasset; si quelques-uns de ses bois l'avaient imposé à l'attention et à la sympathie des amateurs de belle gravure, il demeurait à peu près ignoré du grand public, qui n'a guère le loisir, ni le goût, de se lancer, aux Salons annuels, à la recherche de l'original et de l'inédit, et qui d'ailleurs aurait peine à les découvrir, dans quelque galerie mal éclairée, surtout quand l'artiste qui les enfante s'exprime dans la sobre langue du blanc et noir. Désormais, quand sera close l'exposition de son oeuvre actuellement ouverte au pavillon de Marsan, son nom hier obscur sera écrit en bonne place dans la mémoire de quiconque s'intéresse peu ou prou au mouvement d'art contemporain,--d'autant qu'un magnifique volume, la Mer, en préparation chez l'éditeur Emile Lévy, l'un des premiers qui devinèrent ce mâle et consciencieux tempérament, demeurera pour fixer le souvenir de cette attachante manifestation.
L'ensemble, auquel les membres du Comité de l'Union centrale des Arts décoratifs ont accordé d'enthousiasme l'hospitalité sous leurs somptueux lambris, est d'une intéressante variété. On s'est appliqué à y montrer les aspects divers du fertile talent du jeune peintre, depuis ses premières recherches décoratives pour les deux recueils que nous citions plus haut, jusqu'aux larges et puissantes compositions dans lesquelles il a synthétisé la vie de l'Océan et de ses rudes riverains, pêcheurs ou paysans des côtes, les excédants labeurs et les joies incertaines des humbles conquérants de l'onde hostile et de la glèbe ingrate, pages expressives où ce Breton fervent se révèle comme l'un des meilleurs peintres de sa Bretagne, l'un des plus attentifs et des plus éloquents.
Mais, surtout, ce qui domine cette exposition, la note nouvelle, imprévue et singulièrement attrayante qu'elle nous apporte, et par où s'affirme une personnalité profondément sympathique, c'est cette suite d'études, aquarelles, gouaches, cursives esquisses au pinceau, alertes ébauches ayant le mouvement, l'inattendu, la vérité même du cliché photographique--ou mieux, de ces prestigieux croquis japonais où l'exactitude de la ligne se rehausse de ce quelque chose d'indéfinissable et d'irrésistible qu'est le style--dans lesquelles M. Mathurin Méheut a évoqué la faune et la flore des eaux glauques, toute la mystérieuse vie sous-marine.
Pour exprimer d'un coup la seule restriction que m'imposent, en présence de ces séduisantes planches, mon goût personnel, mes préférences, j'en trouve le dessin parfois un peu roide, la couleur un peu vibrante. Un rien de souplesse et de grâce en plus dans les lignes, de fondu, de moelleux dans les tons, leur communiquerait, j'imagine, un charme accompli qu'elles ne revêtent pas toujours. Je songeais, en les contemplant, à ces calvaires vénérables de Plougastel, de Saint-Thégonnec, aux figures rigides, mais si expressives, si pensantes, taillées dans le solide granit d'Armor par d'autres imagiers bretons, ancêtres lointains, qui sait? du peintre actuel de la Mer. Et puis, je me remémorais aussi des heures passées, à jamais inoubliables... une grotte ombreuse, où venaient défaillir doucement les derniers halètements des tempêtes du large, berçant au sein d'une fluide émeraude d'onduleuses chevelures, brunes et blondes, au rythme de vers harmonieux:
Un soir ramènera vers Lesbos qui pardonne
Le cadavre adoré de Sapho, qui partit
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne...