Ici, des lits de roches noires comme des houilles, bleues comme des ardoises, striées de bandes plus claires ou plus sombres, que viennent revêtir, encroûter comme d'une moisissure rose pâle, mamelonnée, des algues calcaires; et, sur ce champ, cette trame de beau tapis, s'épanouissent des gorgones, d'un incarnat de corail, des actinies rouge capucine, blanches avec des coeurs de chrome, telles des pâquerettes, vertes autour d'un bouton de velours brun, et faisant songer aux monstrueux échinocactus des terres chaudes, rayonnent des oursins jaune d'or, vert mousse, pourpre sombre, ponctués de flamme et d'or, rivalisant d'éclat avec les chrysanthèmes de nos automnes, des étoiles de mer défiant la splendeur des laques, des cadmiums, des cobalts les plus riches, tandis que de modestes moules, vêtues d'épiscopal violet ou de bleu de roi, cristallisent leurs colonies en décoratives rosaces. Plus loin, voici des prairies verdoyantes de zostères, longues et frêles lanières qui sont les gramens de la mer, tout étoilées par les spirographes de corolles jaunes: on dirait quelque pâtis terrestre, jonché de pissenlits, au printemps; mais ces fleurs épanouies sont vivantes, étranges animaux qui, à la moindre alerte, rentreront leurs tentacules d'ocre, qu'on prendrait pour les pétales tubuliformes de quelque bizarre reine-marguerite, et refermeront leur petit couvercle de nacre.
Là, un semis de botrylles étoiles, sur un fond mauve cendré, donne l'impression parfaite d'une belle soie japonaise, brodée d'aristocratiques blasons. Là encore, ce sont des fourrés denses où les anatifes s'agrippent en pendeloques bleuâtres, des halliers où s'entremêlent, comme dans la forêt, des essences diverses: les laminaires, semblables à des intestins flasques dévidés, les fucus jaunes, affectant des élégances d'iris, et les himantalies qu'on foule aux pieds sur les sables, inertes, gaufrées en savantes volutes, qu'on regarde inquiets, se demandant si la tempête ne les a pas arrachées de la toison bouclée de quelque sirène intrépide.
En d'autres lieux, là où les eaux douces se déversent dans les ondes salées, les flexibles zostères viennent se mêler, dans un miroitant tapis vert, aux précieuses lentilles des mares, unies comme par des points de dentelle.
Le soir, quand le soleil plongeant darde des feux exaltés, les profondeurs rutilent et s'embrasent; la banale éponge elle-même semble une flamme dont les langues vermeilles viennent lécher les poissons errants, pareils alors à d'insensibles salamandres.