Tels sont les milieux où évolue la vie des eaux marines superficielles. Les hôtes sont dignes des gîtes qu'ils animent.
Ces jungles ont leurs fauves, leurs bêtes de proie et de rapine, les unes formidablement armées pour la lutte, audacieuses, agressives; les autres cauteleuses, lâchement embusquées et multipliant sur le passage de leurs inoffensives victimes les embûches et les guets-apens.
Les seiches, maculées de jaune, de brun ou de noir, glissant d'un souple mouvement parmi les zostères frissonnants à la houle, ne suggèrent-elles pas, impérieusement, à la pensée, la vision de tigres ou de léopards rampant dans les hautes herbes, tandis que les syngnathes fusiformes seraient les crotales, et les congres voraces les pythons de cette forêt submergée?
Mais il est d'autres espèces de structure si falote et si déconcertante qu'elles semblent modelées par quelque fantaisiste en veine d'humour. Les artistes qui ont voulu imaginer des monstres ou représenter des dragons ou des hydres n'ont rien créé de plus paradoxal ni de plus effrayant que cette baudroie, si fantastiquement hideuse, qu'avant de la mettre en vente, sur le carreau des halles, on la décapite, comme si l'on redoutait d'effrayer les ménagères en leur montrant sa gueule démesurée, ses yeux en écubiers, sa tête de gargouille flanquée d'oreillettes verdâtres et le flabellum baroque à l'aide duquel elle guette ses proies. Et l'hippocampe! quelle étrange apparition qu'une mère cramponnée à une algue, avec tous ses enfants autour d'elle agitant leurs petites nageoires de gaze qui les font ressembler à des angelots! Et les crabes sournois, digérant contre un caillou, les pattes ramassées sous le ventre, à la manière des chats, les crabes, parés de toutes les couleurs des plus fameuses céramiques, des turquins aux vermillons, nuancés de complémentaires exquises qui semblent harmonisées par le plus raffiné des coloristes, un bleu vibrant avivé de jaune, un gris céladon soutenu de rouge vif, leurs carapaces blasonnées de capricieux décors réticulés, ponctués, étoiles... imitant jusqu'à des masques grimaçants de guerriers nippons.
Enfin, quelle bête d'effroi, de cauchemar, que la pieuvre, lançant comme un ressort sa tentacule sur la bestiole qui passe, l'agrippant, lui injectant à l'aide de son bec crochu d'oiseau un venin mortel, puis dardant sur son agonie un oeil de reptile ou de félin, et guettant l'heure où elle pourra la dévorer, l'aspirer, plutôt, comme fait un enfant d'une orange,--la pieuvre apocalyptique, la plus horrifique création de la nature, peut-être.
Auprès de la hideur, voici la grâce, relevée souvent de tous les sortilèges de la couleur et de la lumière.
La baudroie, la hideuse baudroie, elle-même, avec ses ailerons bleus, bruns, lilas, son ventre flammé, sa gorge irisée de mille reflets, rachète amplement la laideur de sa forme par la splendeur de son vêtement; les méduses diaphanes arborent des aigrettes délicates autant que les plumes les plus rares que puissent convoiter nos élégantes; le cottu chatoie comme un oiseau des tropiques; les papillons les plus fastueusement diaprés pâliraient auprès de telles raies mouchetées de taches versicolores, et ces minuscules tortues aux carapaces incrustées de pierreries, qu'un caprice de jolie femme mit naguère à la mode, sont moins coruscantes que les galatées, pavées de gemmes. Même, parmi ces hôtes de l'onde, il en est, comme le blennus, piété, au repos, sur ses nageoires abdominales, comme un yacht échoué sur ses béquilles, qui peuvent se donner le luxe de changer de robe suivant le temps, l'état des eaux, la nuance des fonds où ils errent, ou bien, comme les calmars, au hasard de leurs émotions, avec la rapidité de l'éclair. Mais, d'ailleurs, n'est-ce pas au fond des mers que s'élabore magiquement la perle, qui semble emprisonner dans sa nacre toutes les clartés laiteuses éparses dans l'abîme?...
L'Océan est vraiment la mine inépuisable, et il faut rendre grâces à l'artiste ingénieux qui en a été le pionnier. La merveilleuse dextérité de son crayon, habile à mettre en place d'un seul trait une masse, de son pinceau, assez alerte pour écrire d'une touche l'ondulation, le friselis d'une algue, le bref frétillement d'une nageoire lui a permis de fixer avec une merveilleuse précision les aspects, les allures, les gestes, si l'on peut ainsi parler des êtres qu'il observait.
A vrai dire, il a surtout fait oeuvre de portraitiste véridique, sans perdre jamais de vue, toutefois, le parti décoratif qu'il pourrait, dans l'avenir, tirer des matériaux qu'il amassait, mais en faisant le plus souvent abstraction de l'insidieux et changeant élément qui enveloppe de son mystère, de son sortilège toute cette vie cachée aux yeux des profanes. Les artistes lui devront une durable reconnaissance. Et quant aux savants, voici l'opinion de l'un d'eux, et d'une autorité, M. Yves Delage, le directeur de la Station biologique de Roscoff, qui, dès la première heure, encouragea ses travaux, le, suivit, le soutint au cours de son ardu labeur:
«Ce livre, a-t-il écrit dans la préface de la Mer, n'est ni l'oeuvre sèche d'un naturaliste peu soucieux des questions d'art, ni l'oeuvre fantaisiste d'un artiste ignorant de la biologie. Le naturaliste y rencontrera, sur l'anatomie des formes, des notions assez précises pour lui permettre d'aller jusqu'à la détermination de l'espèce. Le décorateur y verra des structures si nettement exprimées, des connexions, des agencements si solidement établis, qu'il aura toute facilité pour les styliser et en tirer des décorations originales sans risquer de perdre pied et de tomber dans la divagation.»