Du palais des rois elle tomba dans une humble hôtellerie du quartier de l'Hôpital-Saint-Louis, cité du Héron. Son ravisseur la soignait: il avait fait confectionner une belle caisse à double fond, où elle reposait entre deux lés de velours. Le gaillard connaissait la valeur de son butin.
Il semble bien qu'il ait tenté quelques démarches en vue de s'en débarrasser. En vain! il dut la garder ainsi plus de deux ans. Puis, découvrant un jour, dans une gazette italienne, une annonce où M. Alfred Geri, antiquaire à Florence, demandait à acheter, en vue d'une exposition prochaine, «des objets d'art de n'importe quel genre», il lui écrivit pour lui proposer... la Joconde! Il signait sa lettre «Leonardi Vincenzo».
M. Geri est de ces antiquaires cultivés qui ont, depuis quelques lustres, renouvelé et relevé ce qu'on appelait autrefois un peu dédaigneusement la brocante. Il a été, dix-huit années durant, le régisseur de la grande tragédienne italienne Eleonora Duse. Très aimablement il a exposé, en français élégant, à notre correspondant de Rome, M. Robert Vaucher--que nous avions prié, à la grande nouvelle, de se transporter à Florence, où il devança les journalistes parisiens--les circonstances qui amenèrent la découverte de l'admirable portrait.
Au début, M. Geri n'attacha pas grande importance à cette stupéfiante lettre, datée et timbrée de Paris, 29 novembre. Pourtant, le mobile que donnait, du vol dont il s'accusait, ce Leonardi, affirmant, dès lors, qu'il avait agi dans le but de rendre à l'Italie une oeuvre d'art ravie par Napoléon, l'amusa. Il en fit part, en riant, à M. Poggi, conservateur du musée des Offices. Celui-ci vit sans doute plus loin. Il conseilla à M. Geri de répondre à son mystérieux correspondant: le drame se nouait.
La foule devant la Galerie des Offices à Florence, pendant l'exposition de la Joconde. Phot. M. G. Walter.
Le pseudo Leonardi se déclara tout aussitôt prêt à se rendre en Italie, avec le tableau. Mais M. Geri remarque ici que ce voleur patriote est un peu brouillé avec le calendrier:
«Le 6 décembre, une de ses lettres me parvenait, datée du 13 décembre, et m'annonçait l'arrivée de son signataire à Milan pour le mercredi prochain 17; il voulait dire, probablement, le 10. Mais M. Poggi et moi ne pouvions en avoir la certitude, et comme, le 17, nous n'étions libres ni l'un ni l'autre, nous convînmes de demander un rendez-vous pour le 20. Or, le 9 décembre, avant que j'eusse eu le temps de récrire, un télégramme m'annonçait que «Leonardi» serait à Florence le 10. Rapidement je fis prévenir M. Poggi, qui était allé à Bologne et qui me promit d'être chez moi, le lendemain à 3 heures.
Le premier groupe admis à défiler le dimanche 14 décembre devant la Joconde. Phot. Robert Vaucher.