»Ce mercredi-là, dans l'après-midi, se présentait à mon bureau un homme jeune, maigre, aux moustaches noires, vêtu modestement, qui me déclara être le possesseur de la Joconde et qui m'invita à l'accompagner à son hôtel pour voir le tableau. Il répondit avec beaucoup d'assurance à toutes mes questions et me dit vouloir de son tableau 500.000 francs. Je me déclarai prêt à payer cette somme et l'invitai à revenir le lendemain à 3 heures. Nous irions alors, avec un de mes amis grand connaisseur, vérifier l'authenticité du tableau.

»Le lendemain, vers 3 heures, M. Poggi était chez moi. A 3 heures 10, l'homme n'était pas encore là. L'affaire était-elle manquée? L'impatience nous gagnait. Enfin, à 3 heures 15, Leonardi arriva. Nous partîmes tous trois ensemble. M. Poggi et moi étions assez nerveux, anxieux même. Leonardi, au contraire, semblait indifférent. Arrivés dans la petite chambre qu'il occupait au troisième étage de l'hôtel, il tira de dessous son lit une caisse de bois blanc où se trouvaient, pêle-mêle, des pinceaux, des instruments de plâtrier, des blouses blanches de chaux, et même une mandoline. Enlevant le premier fond, il découvrit un objet enveloppé de velours rouge. Nous le prîmes, le posâmes sur le lit, et, à nos yeux étonnés et ravis, la Joconde apparut, intacte et merveilleusement conservée. Nous approchâmes le tableau de la fenêtre pour le confronter avec une photographie que nous avions apportée. M. Poggi déclara à Leonardi qu'il serait bon de porter le tableau à la Galleria degli Uffizi où nous trouverions tout ce qui serait nécessaire pour en vérifier l'authenticité. Il accepta volontiers et prit sous son bras le tableau toujours enveloppé dans le velours rouge.

»Imaginez, dit alors en riant M. Geri, que, comme nous allions monter en voiture, notre compagnon fut interpellé. A sa sortie de l'hôtel, le concierge lui demanda ce qu'il portait sous le bras et où il allait avec cela. Leonardi répondit que c'était un tableau qu'il portait aux Offices.

»Et, comme nous étions connus, il passa. Ah! si les gardiens du Louvre avaient eu la même curiosité!... jamais la Joconde ne serait venue à Florence!...

»Au musée, M. Poggi ferma à double tour son cabinet, puis prit un certain nombre de photographies faites au Louvre, afin d'examiner si l'on se trouvait réellement en face de la vraie Joconde. Plus nos confrontations avançaient, plus augmentait notre certitude: les inscriptions au dos du tableau étaient conformes, les réparations faites pour empêcher de s'aggraver une fissure de bois s'y trouvaient également. Il n'y avait plus de doute: c'était le chef-d'oeuvre même de Léonard de Vinci que cet ouvrier, qui avait en poche, pour toute fortune, un franc quatre-vingts centimes, voulait me vendre pour 500.000 francs.»

Le dénouement fut prompt: à 7 heures, le même soir, le questeur, accompagné d'un commissaire de police et d'agents, se présentait à l'hôtel Tripoli-Italia et se faisait conduire à la chambre occupée par le voyageur qui s'était fait inscrire sous le nom de Vincenzo Leonardi. Celui-ci bouclait sa valise,--s'apprêtant sans doute à repartir. Il se laissa docilement arrêter.

Son premier interrogatoire révéla son véritable état civil.

Vincenzo Perugia donna, immédiatement des mobiles de son vol la version sentimentale que nous avons indiquée et qui laissa sceptiques et les magistrats, et les journaux, et l'opinion en grande partie, à part quelques optimistes qui voulurent bien admettre que peut-être on se trouvait en présence d'un fanatique du patriotisme. Perugia protesta encore très haut qu'il avait agi seul et n'avait eu aucun complice. Le service de la Sûreté a quelque peine à le croire sur ce point.

On ne saurait exprimer la joie que produisit, après quelques incrédulités, aussi bien en Italie qu'en France, la nouvelle de l'heureux événement. La Joconde était retrouvée! Il suffit que le ministre de l'Instruction publique du roi Victor-Emmanuel, M. Credaro, l'annonçât à la Chambre italienne pour apaiser soudain une discussion parlementaire fort orageuse.

Le gouvernement français, par les soins de M. le marquis de San Giuliano, ministre des Affaires étrangères, et l'intermédiaire de M. Camille Barrère, ambassadeur de la République à Rome, était aussitôt avisé de la bonne fortune qui lui advenait: la Joconde allait lui être rendue, au moment où personne n'y comptait plus. Le gouvernement italien, en cette circonstance, se montrait d'une bonne grâce accomplie.