Trois jours avant la représentation de la Belle Aventure, dont nous parlons plus haut, M. Georges Berr faisait représenter au théâtre Femina une comédie-vaudeville en quatre actes, Un jeune homme qui se tue, dont le point de départ est assez analogue, puisque le premier acte de l'une et l'autre pièce s'achève sur l'enlèvement d'une mariée, en robe blanche et fleurs d'oranger, le matin de ses noces. Mais les deux ouvrages n'ont pas d'autre point de ressemblance. Un jeune homme qui se tue n'a d'ailleurs rien de funèbre, ainsi que le titre l'aurait pu faire craindre; c'est une pièce ingénieuse, aimable, honnête, traitée avec beaucoup de grâce et d'esprit et jouée avec une fantaisie de bon aloi par Mmes Bertiny et Jane Danjou, et par MM. Polin, Claudius, Alerme.

Deux manifestations théâtrales qui ont eu lieu cette semaine méritent d'être signalées: ce fut d'abord le premier spectacle de «la Société idéaliste» à la salle Villiers, présidé par M. Camille Flammarion; il était composé de la Mort de Tintagiles, de M. Maurice Maeterlinck, du sixième acte de la Furie de M. Jules Bois, et de Philista, un acte en vers de M. Georges Battanchon; les promoteurs de la Société idéaliste ont obtenu là le plus complet succès.

Sur la scène du théâtre Léon-Poirier, Mme Valentine de Saint-Point, dans un enveloppement de musiques, de lumières et de parfums, a donné une séance de sa métachorie ou «danses idéistes» procédant de ses poèmes; sans en comprendre absolument la théorie on en a goûté le charme bizarre.

M. ARISTIDE BRIAND A SAINT-ÉTIENNE

L'actualité de la semaine est incontestablement le discours prononcé à Saint-Etienne par M. Aristide Briand. Nous publions en première page un instantané du grand orateur,--cliché remarquable, malgré le «flou» de l'agrandissement, par la ressemblance et l'expression. Notre envoyé spécial Gustave Babin, qui était au nombre des auditeurs, nous donne ici la physionomie de cette importante manifestation.

Dimanche dernier, M. Aristide Briand, ancien président du Conseil, était à Saint-Etienne, au milieu de ses électeurs fidèles. Il venait leur dire «dans une sorte de causerie, un compte rendu en famille»--ce fut son expression--ce qu'il a fait, pourquoi il l'a fait; enfin leur exposer «le véritable caractère de sa politique». Ces comptes rendus de mandats vont être, à l'approche des élections, la grosse préoccupation des députés sortants, et, pour quelques-uns d'entre eux, sans doute, un sujet de grand trouble et d'embarras cuisant. Celui-ci, par-dessus les quinze cents têtes tendues vers l'orateur irrésistible, bien au delà des murs de cette salle de divertissements où se pressait l'auditoire le plus discipliné, le plus attentif que j'aie vu, allait éveiller dans le pays entier--plus loin encore--de lointains et profonds échos. En réalité, M. Aristide Briand vient de prononcer le discours le plus important, le plus décisif, peut-être, de sa carrière politique. Des circonstances qu'il n'a point provoquées ont donné à sa parole la portée d'un acte courageux, l'ont dressé, comme un chef conscient de son devoir et des risques qu'il encourt, à la tête de son parti, en face d'un autre.

Quelques jours auparavant, dans un banquet de radicaux-socialistes, M. Joseph Caillaux, ministre des Finances dans le nouveau cabinet, rappelait à ses commensaux, afin de stimuler leur vigilance autour des libertés publiques, des souvenirs de l'histoire de Rome:

«Quand le zèle des citoyens pour la République, disait-il, eut fait place à la complaisance de la foule pour les endormeurs qui n'étaient d'aucun parti parce qu'ils voulaient les subjuguer tous, quand les luttes de principes eurent été remplacées par des conflits de personnes et de clientèle, la République romaine ne fut plus qu'un grand corps sans âme.»

M. Aristide Briand s'était senti visé. Ces «endormeurs qui...» Il n'avait pu douter qu'on n'eût voulu le désigner comme le plus dangereux d'entre eux. Une explication sans cordialité, dont les journaux ont recueilli les détails, avait eu lieu dans les couloirs du Palais-Bourbon entre les deux hommes politiques. M. Aristide Briand n'avait pas dissimulé à son adversaire sa résolution arrêtée de ne pas demeurer sous le coup d'une attaque assez insidieuse.

--A votre aise! avait répondu M. Caillaux.