M. Aristide Briand a usé sans se piquer de discrétion de la permission ainsi octroyée. Car il n'est guère d'hommes que l'instinct de lutte soutienne et exalte autant que lui.
Toutefois, pas plus que M. Caillaux ne l'avait nommé au banquet de Paris, M. Briand n'a prononcé à la table de Saint-Etienne le nom de l'adversaire. Pas une seule fois. C'est «un républicain bien éveillé»; c'est «lui»; c'est «le même». Et M. Caillaux ayant déclaré la guerre aux «endormeurs», M. Aristide Briand répond en stigmatisant «les ploutocrates démagogues».
D'ailleurs, cet esprit si large, si libre, si parfaitement inapte à la haine, ne pouvait s'attarder bien longtemps sur le terrain des personnalités. Et quand il eut rappelé son rôle dans le passé, retracé la droite ligne qu'il s'appliqua toujours à suivre entre la révolution et la réaction, les rancunes qu'il s'attira d'un côté, la défiance qu'il inspira de l'autre; quand il eut montré qu'il est toujours demeuré le même homme en face des mêmes adversaires, il aborda les hautes régions de la politique générale, envisageant l'une après l'autre, de son clair regard, les graves préoccupations de l'heure, revendiquant avec une tranquille vaillance sa part de responsabilités dans les actes de gouvernement qu'on a voulu lui imputer à crime et préconisant enfin une politique d'idées, large, généreuse, tolérante, qui «mette le gouvernement au service de tous les citoyens».
Le souci qui nous a toujours guidés, dans ce journal, de donner le moins de place possible à ce qui divise, et notre cadre même ne nous permettent pas de suivre, en ses développements, le persuasif orateur. Et puis, il faut l'avoir entendu, il faut avoir mêlé ses bravos et ses vivats aux applaudissements et aux acclamations qui entrecoupèrent cette émouvante harangue, pour comprendre l'impression profonde qu'elle produisit; il faut avoir été témoin de l'ovation triomphale qui salua sa péroraison pour sentir tout l'invincible sortilège de ce verbe incomparable, de cette voix frémissante, tour à tour grave, enfiévrée, qui s'indigne, s'attriste, s'enflamme, qui caresse et cingle, chante comme la brise marine dans les mâtures et tonne comme l'orage; de ces périodes limpides, harmonieuses, que souligne un geste toujours large et expressif.
Mais cela, c'est pour l'art. Et la salle du «skating de Bizillon» n'enfermait pas beaucoup de dilettantes. On nous a dit, à Saint-Etienne, que des curieux, des amateurs de sensations réservées avaient offert cent, deux cents francs même de cartes que les «militants» de la Fédération républicaine socialiste de la Loire payaient quatre francs. Ces délicats se fussent volontiers, par surcroît, résignés aux démocratiques plats froids. On déclina, bien entendu, leurs offres généreuses...
Il ne demeura donc qu'un auditoire de braves gens devant lesquels un honnête homme, leur élu, s'expliqua, parlant pour le pays entier. Et si, consciemment ou non, ils furent sensibles à la magie de son prestigieux talent, ce qui les dressa, émus au fond du coeur, à la péroraison de son inoubliable discours, à la vision évoquée d'une République et d'une France unies en «une seule personne radieuse» et accomplissant leurs destinées sous «un gouvernement de paix dans l'ordre, de sécurité dans toujours plus de liberté et de justice sociale», ce qui les transporta d'enthousiasme, c'est la foi qui les pénétrait qu'ils avaient devant eux l'homme capable d'avancer l'heure de cet avenir enchanté qu'il leur montrait comme une terre promise, c'est la confiance que leur inspirait cette âme droite et forte à la hauteur de toutes les grandes tâches.
GUSTAVE BABIN.
MAUVAISE HUMEUR IMPÉRIALE
Un curieux document supplémentaire sur les suites des incidents de Saverne: l'empereur Guillaume quitte brusquement, au milieu d'une conversation dans le parc de Donaueschingen, le chancelier de l'empire, M. de Bethmann-Hollweg et le comte de Wedel, statthalter d'Alsace-Lorraine.