Sous l'oeil de la cliente difficile
... deux et trois heures durant, pendant que le Grand Couturier attend l'inspiration qui ne vient pas toujours... Et c'est l'attente patiente, les bras nus et levés, tandis que les ciseaux coupent et taillent dans les bâtis de toile, tandis qu'on épingle, qu'on drape, qu'on découd, qu'on fait et qu'on défait autour de vous ces premières et incertaines «fondations» de ce qui doit être une merveille de robe, mieux qu'une robe: un rêve, un souffle, un rien adorable,--et coûteux... que d'autres porteront...
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Le matin, les mannequins «passent les robes» devant les commissionnaires et les courtiers pour l'étranger. C'est une cérémonie agréable. Le
Un essayage. commissionnaire est bon enfant, le plus souvent: et il apporte des bonbons à ces demoiselles. A-t-on jamais vu qu'une demoiselle n'aimât point les bonbons?--L'après-midi, il y a l'essayage, la venue des clientes, les petits travaux de couture... Entre temps, les mannequins vivent dans une petite pièce qui leur est réservée et qu'elles nomment le «cagibi». Elles y demeurent, comme aimées au harem, riant, se reposant, lisant les Aventures de Ronchonnot, ou Zigomar, jouant aux cartes, à pigeon vole, ou à se dire la bonne aventure, ou occupées à rien faire, ce qui est leur distraction la plus usuelle, tandis qu'elles se racontent sans se lasser leurs confidences ou leurs espoirs, leurs chagrins d'amour ou moins encore... Et comme on n'est pas faite, quand on est bien faite, quand on est jeune et jolie, pour rester mannequin toute sa vie, elles envisagent l'avenir...
Les plus sages voudraient devenir vendeuses. Mais, pour être vendeuse, chez le Grand Couturier, il faut parler anglais. Alors, elles vont chez Berlitz, le soir, en attendant qu'un hasard heureux leur permette de passer la Manche. Les plus disgraciées aspirent à être employées aux manutentions. Les plus folles rêvent de théâtre et font des châteaux en Espagne... Et la venue d'une cliente interrompt tous ces papotages, toutes ces espérances:
--Mesdemoiselles, voulez-vous montrer les robes du soir...
Et la théorie des mannequins, soudain revêtus de brocatelles, de satins, de soies, de velours, arrive en tanguant, pour «passer»... C'est la plus jeune d'entre elles, et la plus sage qui passe en premier. Ainsi le veut la tradition, dans certaines maisons... Ça porte bonheur...