Paris. Samedi matin 1 er août.--Là on commence à s'apercevoir sérieusement qu'il y a quelque chose de changé. A quoi? Aux visages, qui disent tous avec les yeux: «Voilà. On y va, tout droit. Dans quelques heures, dans quelques minutes... ça y sera.» Et puis, on est chez soi. On retrouve l'appartement petit, qui sent la poussière et le journal, tout rangé pour l'absence, pour les vacances de plusieurs mois, et dans lequel ou ne s'attendait pas à rentrer, trois semaines après l'avoir quitté, et surtout à rentrer, pour cette raison-là.
Aussitôt les courses nécessaires s'imposent, les soins et les précautions qu'exige la vie. Vers 10 heures, je suis dans un des principaux bureaux du Crédit Lyonnais, pour obtenir le changement d'un billet de banque en monnaie. Il y a soixante personnes devant le guichet du caissier, et les employés sont sur les dents. D'ailleurs, aujourd'hui samedi, les bureaux ferment à midi.
A travers les parois de cristal de la pièce qui est son cabinet, j'aperçois le directeur du bureau avec lequel j'échange du regard un rapide signe amical. Il est lui aussi terriblement occupé... si j'en juge par ce que je vois sans indiscrétion, les rideaux verts qui sont derrière les vitres des parois n'étant pas tirés. Il est debout avec deux personnes, et sa grande table-bureau est entièrement couverte, sur plusieurs rangées, de liasses de billets de mille francs. Je reconnais un des messieurs qui me tourne le dos. C'est une personnalité parisienne très répandue qui retire séance tenante quatorze cent mille francs.
Les autobus sont complets, presque partout, les taxis et les fiacres moins nombreux; on en trouve assez difficilement. L'allure générale, voitures et piétons, est vive, plus directe. On sait où on va. On y va vite.
Rue du Croissant, 3 heures, ce même jour.--La salle de composition d'un des journaux du soir. On s'apprête à tirer le numéro. Le directeur est là, au milieu de son personnel, des rédacteurs allant, venant, des ouvriers en bourgeron, en manches de chemise. Toutes les figures sont anxieuses, frappées et ennoblies par l'émotion grandissante des dernières minutes. C'est qu'on attend d'une seconde à l'autre la phrase officielle, le mot rassurant, la lueur qui permettra d'entrevoir, loin encore sans doute, oh bien loin... mais d'entrevoir à l'horizon, comme après l'orage, la ligne mince et bleuâtre de la paix... Sur une table il y a une grande feuille toute blanche avec la manchette, seule, composée, et qui dit: «Une dernière lueur d'espoir.»
A tout instant descendent, par le monte-charge qui relie l'imprimerie aux salles de rédaction, de brèves notes crayonnées dans la fièvre... qui se suivent, se démentent... donnant tour à tour la confiance et la détruisant... notes hachées, parfois inachevées... «On ne croit pas savoir avant...» et puis: «Toute chance pas absolument perdue... Le ministère ne dit rien.» Et enfin, un carré de papier, que le directeur, devenu plus pâle et crispé, me tend tout à coup. Mais je l'ai déjà lu dans ses yeux: Il porte: Mobilisation générale ordonnée. La nouvelle est annoncée tout haut. On se regarde et nul n'en est heurté. Nul ne bronche. Mais, est-ce bien sûr? En bon serviteur de la tranquillité publique et soucieux de la haute dignité professionnelle, mon ami ne veut pas imprimer la grande nouvelle sans une seconde confirmation. Sans doute on assure qu'elle est déjà affichée à la caserne des pompiers, au Palais de justice, et à l'Hôtel de Ville. Cela ne fait rien. On envoie un cycliste. Il revient: «C'est vrai...» Alors des voix disent simplement: «Changez la manchette.» On se penche sur les tables de composition. Le journal se tire, continue de marcher au petit cliquetis régulier des machines. Je vois les employés, assis, qui pianotent le numéro, avec une tranquillité parfaite, comme étrangers à ce que signifient les terribles paroles qui s'échappent de leurs doigts pour voler dans toutes les directions de Paris et de la France. Et voici la manchette nouvelle toute fraîche. Mobilisation générale ordonnée. Un des jeunes rédacteurs propose avec justesse: «Si on mettait officielle au lieu de ordonnée? Et cela impressionnerait moins l'opinion.» Et ainsi fait-on. Oh! que ce perpétuel souci français de la mesure, de la nuance délicate est touchant à observer dans ses manifestations les plus simples! Mais un groupe de plusieurs jeunes gens s'est avancé... Un petit sac à la main, enfilant encore la manche gauche de la veste, sérieux et souriants à la fois, ce sont les ouvriers qui partent. Ils tendent la main au patron: «Au revoir, mon ami.--Au revoir.» Et les voilà sortis, tout paisiblement, fendant déjà, rue du Croissant, la foule grouillante des porteurs qui gronde et bouillonne, resserrée entre les vieilles maisons, venant battre les murailles de l'ancien hôtel Colbert.
Je la fends aussi, cette foule, et je gagne les boulevards où, au coin de la rue Drouot, les passants nombreux regardent, en applaudissant, effacer le titre de: restaurant viennois inscrit en lettres d'or sur les glaces d'une devanture. Je rencontre des amis, le lieutenant-colonel Rousset, entre autres, qui ne craint pas de me dire sa confiance, toute sa confiance dans notre armée, et dans la situation aussi, dans la façon dont se présentent les choses fatales et grandioses prêtes à se dérouler. A peine ai-je prononcé ces mots: notre mobilisation... qu'il m'interrompt pour me déclarer avec un accent, impossible à rendre: «Un chef-d'oeuvre, vous entendez! c'est un chef-d'oeuvre! Dites surtout que l'on a fait tout ce qu'il fallait, tout ce qu'on devait faire, et cela d'une manière admirable, incomparable.» Que ces paroles tombées de la bouche d'un des plus valeureux combattants de 70, de l'éminent officier d'état-major et du savant historien de la dernière guerre sont précieuses à recueillir et à conserver dans notre mémoire au début même de la lutte de géants qui s'engage!
Mais me voici place Vendôme et déjà commence la course émouvante des autos filant vers les gares, emportant l'officier ou le simple soldat, en tenue de campagne, bien sanglé, net, équipé de partout. Ils ont le même visage tranquille et ferme, les muscles placés aux joues et aux mâchoires de la même façon, la même teinte de marbre au front, et le même regard, bien soutenu, aigu, profond, lointain, un peu dur, un regard qui ne voit plus Paris ni nous-mêmes, qui interroge la frontière, qui cherche les Vosges et se prépare à l'Alsace. Qu'ils soient seuls ou accompagnés, pareille est leur assurance, et leur gravité; et quand il y a près d'eux une femme: mère, épouse, fille ou soeur... le maintien de celle qui reste est toujours à l'altitude de celui qui s'en va. Ainsi ces couples muets de la Séparation observent presque, si l'on peut dire, une héroïque froideur, une chaste et sublime réserve, et rien n'est plus grand, plus rare, plus méritoire et plus tragique, à la secousse et au bouleversement intérieur des adieux, que cette espèce d'holocauste de la sensibilité, ce sacrifice des expansions si douces, des sanglots qui soulagent, faits et consentis à la patrie, à cette patrie pour laquelle on est prêt à donner tout son sang en gardant pour soi seul et cachées toutes ses larmes... et ces larmes, conservées et rentrées, forment l'eau sainte et baptismale où se lavent les âmes baignées de devoir, où se trempe l'acier des irrésistibles volontés...
Par centaines, j'ai donc vu ces départs précipités, rapides comme des apparitions, entraînants comme des appels... Ceux qui passaient dans les autos avec cette promptitude vertigineuse avaient vraiment l'air non seulement d'y aller pour leur compte, mais de faire signe, d'appeler... de dire: «Qui m'aime me suive!», et le vent de leur course nous ébranlait au passage en nous faisant vaciller de regrets...