C'est à ce moment, et comme je débouchais sur la place de la Concorde, que j'aperçus Barrès à quelques pas, au coin de la rue Royale. Je pris la main qu'il me tendait. Je m'écriai d'une voix étranglée: «Ah! mon ami! que vous dire!»--«Il n'y a rien à dire, me répondit-il. Que pourrions-nous dire? C'est l'heure. Voilà. J'ai confiance.» Et avec un accent de simplicité charmante, jeune, et un gentil mouvement du menton relevé comme s'il s'agissait d'un coup de tête qu'il fallait lui pardonner, il me déclara: «Je m'engage.» Et c'est sur ce mot que me quitta le Président de la Ligue des Patriotes pour se perdre dans la foule qui s'entr'ouvrait, cordiale et respectueuse devant lui, comme si elle avait compris et deviné qu'il ne fallait pas le mettre en retard.

Dimanche, midi, à Saint-Pierre de Chaillot. --Deux messes se disent ensemble. Une au maître-autel, l'autre à la chapelle du Sacré-Coeur. L'église est aux trois quarts vide. Mais ceux qui l'occupent sont venus aujourd'hui, tirés, comme par la main, par la force intérieure et magnifique de leur foi, de leur tristesse et de leur espérance. Oh! non! Cette messe-là n'est pas pareille aux autres. Elle a beau être petite et courte, c'est une grand'messe, une très grande. Ceux qui l'ont entendue ne l'oublieront jamais. Tout ce qui me reste de vie, je reverrai les visages baignés de pleurs qui là, dans l'ombre de ce sanctuaire, avaient le droit, retenus dehors et au grand jour, de couler enfin--pour un petit moment--de se répandre, de sortir à flots. Les coeurs déchirés se fendaient, se laissaient aller, mais doucement, avec une satisfaction pieuse et bénie. Des soldats en tenue, des officiers de toutes armes buvaient à cette étape le divin coup de l'étrier qui désaltère et qui rend immortel. Les femmes se prosternaient. Des genoux d'hommes forts, serrés d'étoffes rouges, se joignaient et faisaient craquer la paille des prie-Dieu. L'élévation fut plus longue, plus nourrie de pensées, et pavée de ce silence, pendant lequel tout le monde s'entendait vivre, prier, s'aimer et souffrir ensemble. Tout était pardonné, tout était racheté... Et il semblait bien aussi que des promesses étaient faites par la Voix muette que nous écoutions.

Mes yeux obscurcis... non: pas obscurcis, dessillés par les larmes, s'étaient posés sur le tabernacle. J'y lus, gravés dans l'or, ces mots qui me traversèrent comme une lance: Ego sum. Nolite timere... Et il n'y avait pas deux façons de traduire cet ordre de Dieu: «Je suis la. Ne craignez rien. Je n'appartiens pas à cet Attila qui dispose à tout hoquet de moi. Ce n'est pas lui, s'il m'en faut un, que je prendrai pour mon fléau. Mes bras ne sont pas tendus pour diriger et pour bénir sa déloyale épée. Ils sont ouverts, tout grands, pour la France qui est la fille aînée et chérie de ma protection, la France de tous les temps. J'ai près de moi en permanence Jeanne d'Arc et Turenne. «C'est moi seule, dit votre Jeanne, qui suis sainte de la Lorraine!» Et Turenne s'écrie: «Ressuscitez-moi, Seigneur, pour que je reprenne l'Alsace!» Ainsi, tout dans les cieux parle en faveur de vous. Confiance. Vous qui faites la guerre que vous ne vouliez pas, allez en paix dans la bataille. J'aiderai.»

Henri Lavedan.

L'EUROPE EN GUERRE


LES AGRESSIONS DE L'ALLEMAGNE

Nous arrêtions, dans notre dernier numéro, l'exposé des péripéties de la grave crise ouverte par l'agression de l'Autriche contre la Serbie, à la date du 28 juillet. Les événements qui ont suivi et qui ont soudainement dressé, avec l'Europe entière sous les armes, la France calme, fière, résolue, consciente de son bon droit et de sa force, nous allons les résumer ici avec une brièveté voulue d'éphémérides. Cette simple énumération montrera avec quelle soudaineté se sont déroulés les événements: