On pensait à un homme circonspect, chargé d'ans et d'expérience. Les deux frères Vannutelli, autrefois «papables», plus qu'octogénaires maintenant, avaient renoncé. Le cardinal Agliardi, ancien nonce à Munich et à Vienne, fut pressenti. Il jugea que la tiare était trop lourde pour sa tête chenue. Il refusa d'être pape, mais c'est lui qui fit le pape.
«Il faut à l'Eglise une tête jeune, un caractère énergique, un politique consommé, en même temps qu'un pasteur du diocèse universel. Un homme dans le Sacré Collège réunit toutes ces qualités à un degré éminent: c'est S. E. Della Chiesa, archevêque de Bologne.» Ainsi parla, sage comme Nestor, le cardinal Agliardi. Le nom de Della Chiesa passa de bouche en bouche. Le matin du troisième jour, il sortait du calice qui est l'urne électorale de conclaves avec plus de cinquante voix sur soixante votants.
Election imprévue, sans doute, puisque l'archevêque de Bologne n'était créé cardinal que depuis le mois de mai dernier. Mais au Vatican on savait à quel politique le grand conseil de l'Eglise en remettait l'avenir.
Giacomo, marquis Della Chiesa, né à Gênes en 1854, est de la race et de la lignée des Pecci et des Rampolla: un aristocrate de naissance, un diplomate d'éducation et de carrière. En cela déjà il diffère entièrement de son prédécesseur Pie X, d'extraction populaire, resté étranger par principe à la politique et soucieux avant tout de théologie, de dogmatique et de discipline ecclésiastique. Après avoir fait ses études au Collège Capranica, le jeune abbé Della Chiesa passa par l'Académie des nobles ecclésiastiques, pépinière des diplomates du Saint-Siège. C'est là que s'étaient formés avant lui le futur Léon XIII et celui qui devait être son secrétaire d'Etat. Puis Monsignor Della Chiesa, prélat de curie, fut attaché au secrétariat des affaires ecclésiastiques extraordinaires, alors dirigées par Rampolla, qui discerna bientôt les rares qualités de son collaborateur. Quand Rampolla fut envoyé comme nonce à Madrid, il emmena avec lui le jeune prélat en qualité d'auditeur (secrétaire) et quand Léon XIII le rappela à Rome pour lui confier la secrétairerie d'Etat, il fit nommer vice-secrétaire son inséparable collaborateur, celui qui connaissait le mieux toutes ses idées. Della Chiesa ne quitta la curie que sous le pontificat de Pie X, quand mourut l'archevêque de Bologne, Mgr Svampa. Il était à la tête de cet important diocèse depuis sept ans sans avoir perdu pour cela le contact avec les affaires de l'Europe et de toute la catholicité qu'il avait pénétrées profondément par une pratique de près d'un quart de siècle.
Ce sont les idées de Léon XIII et de Rampolla qui reprennent le dessus dans la politique de l'Eglise avec l'intronisation de celui qui fut l'alter ego de ce grand pape et de ce grand cardinal. La France ne peut donc que se réjouir de l'avènement de Benoît XV. Et la nomination du cardinal Ferrata comme secrétaire d'Etat accentue encore cette orientation.
Le premier acte pontifical de Benoît XV a été de publier une encyclique contre les horreurs de la guerre, née d'ambitions coupables, qui met actuellement l'Europe à feu et à sang. Il y adressé aux souverains une paternelle mais grave adjuration «pour le salut de la société humaine».
Cet appel, non aux peuples mais aux souverains, est de la plus haute portée. Il répond au rôle du Saint-Siège, en qui Guizot saluait «la plus grande autorité morale dans le monde».
Th. Lindenlaub.
LE COURONNEMENT DE BENOIT XV--Après l'imposition de la tiare.--Phot. G. Felici.